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Quand les enfants des baby-boomers redessinent le futur de l’Amérique

Niels Planel le 22 Septembre 2008 à 09:56

Lecture de «Millennial Makeover» de Morley Winograd & Michael D. Hais (Rutgers University Press, 2008). Millennial Makeover s’impose comme un ouvrage à part, à mi-chemin entre la sociologie et la politique, appliquant à cette dernière une grille de lecture générationnelle qui n’est pas loin de faire du travail de Morley Winograd et de Michael D. Hais la version optimiste – ou américaine, tout simplement – du « Destin des générations » de Louis Chauvel.



Quand les enfants des baby-boomers redessinent le futur de l’Amérique
Washington, DC, 28 janvier 2008. Ce jour-là, l’American University est le théâtre d’un acte tout à la fois symbolique et historique : le sénateur Edward M. Kennedy, le vieux lion démocrate, apporte officiellement son soutien à Barack Obama, jeune espoir de son parti ; la torche politique des progressistes est ainsi relayée dans le gymnase de l’université, face à des foules de jeunes devenus quasi hystériques devant les deux hommes. Evoquant une «nouvelle génération de leadership», il déclare : «Nous aussi, nous voulons un président qui meuve les espoirs de ceux qui croient toujours au rêve américain et de ceux, autour du globe, qui croient toujours en l’idéal américain». Venant du frère de JFK, l’idole des baby-boomers, cette bénédiction formelle apportée à l’icône des jeunes Américains de ce début du 21e siècle va grandement conforter l’aura d’Obama à l’approche du Super Mardi du 5 février. Mais au-delà, cet épisode pourrait presque résumer ce basculement politique que veut résumer «la transformation Millénium » : l’arrivée sur la scène politique d’une nouvelle génération d’Américains au profil bien différent de celui de leurs aînés.

Pour les deux auteurs de Millennial Makeover, des démocrates déclarés qui appuient leurs travaux sur quantités de recherches, toutes les quatre décennies, un réalignement politique a lieu, qui transforme en profondeur l’Amérique. Ils s’inspirent bien sûr des théories cycliques d’Arthur Schlesinger, qui observait une alternance entre libéralisme et conservatisme dans l’histoire américaine. Et si ces réalignements majeurs se cristallisent autour d’événements forts comme la guerre de Sécession ou la Grande dépression, qui semblent en être les déclencheurs, ils plongent en réalité leurs racines dans un changement essentiel de la taille et du comportement d’une génération arrivée à l’âge adulte et sont facilités par les avancées de technologies nouvelles. On songe par exemple à la génération du baby boom et à l’influence de la télévision dans leur interaction avec la société et la politique. Les deux auteurs sont même plus précis, distinguant cinq cycles historiques (p.15):

1828-1856 – Les démocrates remportent 6 des 8 élections présidentielles (75%)
1860-1892 – Les républicains gagnent 7 des 9 élections présidentielles (78%)
1896-1928 – Les républicains gagnent 7 des 9 élections présidentielles (78%)
1932-1964 – Les démocrates remportent 7 des 9 élections présidentielles (78%)
1968-2004 – Les républicains gagnent 7 des 10 élections présidentielles (70%)
(A noter que le jeune Parti républicain de 1860-1892 incarnait d’autres valeurs que celui de 1896-1928).

Enfin, chaque génération a une caractéristique propre : elle est idéaliste (les baby-boomers), réactive (la Génération X, intermédiaire entre les boomers et les Millennials), civique (les Millennials, ou la GI Generation, ces Américains qui ont vu la Seconde guerre mondiale éclater et ont bénéficié, à leur retour du front, de la GI Bill qui leur a permis d’étudier à l’université) ou adaptative (née en 2003, surprotégée par des parents allergiques au risque) (p.25-26).

Or, arrive enfin à l’âge adulte, à l’âge du vote, la génération dite du Millénaire, des Américains nés entre 1982 et 2003 et qui ont grandi au contact d’une pléthore d’outils de communication ayant révolutionné leur quotidien, comme Internet et les téléphones portables : «Les Millennials sont […] la première génération américaine à grandir avec un accès à Internet et les opportunités de communication incroyablement meilleures que le Web offre. Qu’ils envoient un SMS à la personne assise à côté d’eux, à l’arrière de la voiture, ou qu’ils chattent avec un copain de l’autre côté du globe, les Millennials sont toujours en contact avec leurs amis. Leur orientation en équipe et leur désir de constamment partager l’information sont simplement deux de leurs comportements qui ont un impact sur la culture et la politique américaines.» Leur profil est même dépeint avec force précision : ils sont tolérants, optimistes, de diverses origines ethniques, pragmatiques et consensuels, afin de trouver des solutions où chacun y gagne. Ce sont surtout les enfants d’une Amérique qui leur a offert Napster, YouTube et MySpace pour se divertir. Mais ils en ont fait tout autre chose : les instruments d’une révolution politico-culturelle.

Selon les auteurs, «la générations du Millénaire est plus large qu’aucune autre avant elle» (p. 2). Et même mieux : «En 2012, la première moitié de toute la cohorte Millénium, soit approximativement 42 millions de jeunes Américains, sera éligible pour voter» (p. 7). Aussi bien, estiment Winograd et Hais, le parti qui accèdera à la Maison Blanche en 2008 a de fortes chances de consolider ses positions sur plusieurs décennies s’il mène des politiques à même de séduire cette génération. Et ces jeunes devraient régler au cours des 20 ou 30 prochaines années les problèmes que leur ont abandonnés leurs parents sur les quarante dernières années, en insistant notamment sur des enjeux comme la santé, l’éducation, l’environnement, l’engagement au service de leur pays, mais en se montrant également plus individualistes dans certains cas : les Millennials estiment en effet qu’ils ne pourront pas bénéficier des avantages de leurs parents en termes de Sécurité sociale (retraites, par exemple) et veulent donc pouvoir investir sur les marchés plutôt que de s’en remettre uniquement à l’Etat.

Ayant un naturel «civique», ils sont appelés à vouloir un gouvernement investi dans la vie publique, surtout dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001 et du passage de l’ouragan Katrina, et sont donc davantage attirés par le Parti démocrate que par la droite américaine, qu’ils n’ont connue que sous le visage de l’impopulaire administration Bush. Les plus âgés des Millennials (nés en 1982) ayant eu tout juste 18 ans lors de l’élection de 2000, l’influence de leur vote a été, à l’époque, négligeable. Et en 2004, la candidature de Howard Dean n’a donné qu’un simple aperçu du potentiel de cette génération : les 18-24 ans qui ont voté étaient alors pourtant déjà 11% de plus qu’en 2000. Mais quatre ans plus tard, Obama en a fait un élément clé de la coalition qui l’a propulsé à la tête du Parti démocrate. De fait, naturellement optimistes, ils se sont montrés très sensibles au message d’espoir («hope») généré par le sénateur de l’Illinois, et sont pressés d’offrir un nouveau visage à leur pays («change»).

Millennial Makeover analyse en profondeur l’effet des mouvements «Netroots», qui tirent leur force des technologies et des réseaux sociaux, et décrit avec talent le profil de jeunes de plus en plus attirés par le Parti démocrate. Si, comme beaucoup de livres américains, il gagnerait à être beaucoup plus synthétique, il détaille à merveille le retour du «bottom up» dans la politique américaine (la base impose ses volontés et ses principes au sommet) face au «top down» (l’inverse). Or, précisément, le «bottom up» a été érigé au rang de stratégie dans la campagne de Barack Obama, quand le second principe guidait celle de Hillary Clinton. Plus inquiétant pour le Parti républicain, les auteurs estiment, reprenant les idées de Joe Trippi, manager de la campagne de Howard Dean en 2004, que la droite américaine a manqué cette révolution fondamentale (p. 176). Pour l’heure, en tout cas : car avec un bon candidat et les circonstances aidant, les républicains sont toujours à même de reprendre le pouvoir (p. 212). A la lecture de ce passage, on songe d’ailleurs à Bobby Jindal, 37 ans, gouverneur de Louisiane d’origine indienne, et jeune espoir de son parti souvent mentionné en 2008 comme possible colistier du candidat John McCain.

Mais par endroits, l’ouvrage semble n’échapper point à la contradiction. Si, p. 7, les auteurs affirment que c’est en 2012 que les Millennials feront sentir toute la mesure de leur force politique (voir plus haut), l’on peut également lire p. 87 qu’«en 2008, presque la moitié de la génération la plus large sera à même de voter, faisant des croyances et des comportements des Millennials la clé pour comprendre combien la dynamique de la politique américaine changera avant que la première décennie du 21e siècle ne vienne à son terme»… On laissera le lecteur se faire sa propre idée en lui offrant de se pencher sur la pyramide des âges aux Etats-Unis. Mais Winograd et Hais semblent avoir vu juste quand ils estiment que les jeunes vont se porter massivement vers les démocrates au fil des ans : le Pew, fameux institut de sondages américain, révèle cette année que 58% des électeurs de moins de 30 ans s’identifient comme démocrates ou sont attirés par le Parti démocrate, contre 33% pour les républicains, un avantage qui n’a cessé de se creuser depuis 2004, l’écart entre jeunes démocrates et jeunes républicains passant de 11 à 25 points d’une élection à l’autre.

Une chose est sûre : les Millennials ont décidé de prendre leur destin en main, et si la thèse des auteurs se vérifie, il y a là un fort potentiel pour opérer une révolution politique après 30 ans de règne conservateur aux Etats-Unis.

Pour retrouver les références du Destin des générations de Louis Chauvel, c'est ici.

Vous pouvez vous procurer «Millennial Makeover» en cliquant sur la vignette ci-dessous ou en vous rendant dans la librairie en ligne d'Ilovepolitics.


Article publié dans le cadre du partenariat avec Sens Public. Tous droits réservés.
La note de lecture peut également être téléchargée ci-dessous au format PDF.

millennialmakeover.pdf MillennialMakeover.pdf  (114 Ko)




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