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Le discours sur l’état de l’Union, et au-delà

Niels Planel le 28 Janvier 2010 à 10:05

En entrant à la Maison Blanche il y a guère plus d’un an, sans doute ne s’attendait-il pas à ce que la formidable machine politique de Washington déploie autant d’énergie à maintenir le statu quo. Mais dans son premier discours sur l’état de l’Union, le président Barack Obama a finalement tonné : « Combien de temps encore l’Amérique doit-elle mettre son avenir en suspens ? », a-t-il demandé à un Congrès paralysé par les luttes partisanes, rappelant que l’Inde, la Chine ou l’Allemagne se battent avec acharnement pour obtenir la première place sur le podium mondial. Mais le dirigeant américain ne baisse pas les bras : L’Amérique restera au sommet, a-t-il laissé entendre.



www.whitehouse.gov, Official White House Photos, Pete Souza
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Au demeurant, c’est sans surprise aucune que le démocrate a placé l’économie en tête de ses priorités dans son discours. Apparu comme éloigné des problèmes quotidiens des Américains pendant une année, le locataire de la Maison Blanche entend désormais prendre le problème à bras le corps, et continuer à œuvrer en faveur d’une « nouvelle fondation pour la prospérité », un thème qui lui est aussi cher que le New Deal le fut pour Franklin Roosevelt.

L’exercice était périlleux mais Barack Obama a de nouveau pu confirmer ses talents d’orateur charismatique. Ayant posé de nombreux fondements de son agenda en 2009 sans avoir réalisé de percée majeure, il lui fallait remettre les compteurs à zéro, rappeler que les solutions de la droite, mises en œuvre pendant huit ans, avaient conduit l’Amérique au bord du gouffre, et instiller un sentiment d’urgence autant que d’optimisme pour l’avenir.

Tâchant de réconcilier ses compatriotes avec ses projets tout en prenant sa part de responsabilité pour certains échecs, il les a à nouveau appelés à transcender les clivages idéologiques et à retrouver confiance en eux. Il a également promis plus de transparence à Washington.

Pour faire face au déficit, sujet qui donne le vertige à ses concitoyens, le président Obama a expliqué qu’il va geler certaines dépenses pour des programmes domestiques pendant trois ans à partir de l’année fiscale 2011. Il entend également œuvrer à la création d’une commission bipartisane en charge de réfléchir à la réduction de la dette américaine.

Le gouvernement veut également encourager un doublement des exportations américaines sur les cinq années à venir, et aider les PME et les familles qui ont à leur charge des personnes âgées ou des enfants. Certaines propositions, comme la mise en place automatique de comptes retraite par les entreprises ou l’aide au financement des prêts étudiants, puisent dans les principes de l’économie comportementale ou du Hamilton Project dont s’inspirent les démocrates pour conduire leur agenda.

Avec ce discours, Barack Obama entend surtout montrer qu’il a tiré certaines leçons de la défaite récente des démocrates dans l’un de leurs bastions en plaçant les angoisses de la classe moyenne au centre de son agenda. Il a déjà commencé à s’atteler à la re-réglementation de la finance, combat qui ne peut que rapporter des points face aux républicains. Mais sur d’autres enjeux qui lui sont chers, comme la réforme de la santé, l’éducation ou l’environnement, il entend fermement maintenir le cap plutôt que de prendre un virage centriste, comme Bill Clinton l’avait fait après son échec en 1994.

De fait, politiquement, la défaite des démocrates a eu l’effet d’un séisme en cette année d’élections et les changements ne sont pas faits attendre. En vrac : L’ancien patron de la Réserve fédérale, Paul Volcker, qui préconisait un plus grand contrôle sur les activités de l’industrie financière, revient en faveur à la cour de Washington ; l’influence du secrétaire au Trésor, Tim Geithner, et du conseiller économique Lawrence Summers, pourrait s’en trouver réduite ; le manager de la campagne électorale d’Obama, David Plouffe, se rapproche de la Maison Blanche et ébauche déjà une stratégie pour les élections de novembre ; le centriste Rahm Emanuel, chef de cabinet de la Maison Blanche, est en chute libre dans les cœurs de l’électorat progressiste, dont Barack Obama a besoin pour les élections de mi-mandat ; le vice-président Joe Biden, qui a, avec Jared Bernstein, un conseiller économique proche des préoccupations des syndicats, pourrait peser davantage sur les questions économiques. Enfin, en 2010, à droite comme à gauche, la rhétorique privilégiera le populisme, à n’en pas douter.

Au passage, l’on notera qu’avec le temps semble également émerger une personnalité humaine dont on comprend mieux les défauts et les qualités. Remportant les primaires de l’Iowa en janvier 2008, le candidat Obama se voyait déjà président et se reposait sur ses lauriers. Quelques jours plus tard, une défaite cinglante dans le New Hampshire le rappela durement à la réalité – et lui valut six mois de campagne supplémentaires qui lui apprirent à acquérir une discipline sans faille. Mêmement, la réforme de la santé ayant franchi le cap du Sénat à Noël, le président se figura certainement qu’il ne lui restait plus qu’à la signer pour aller rejoindre la légende des Kennedy et des Roosevelt. Peine perdue : il va lui falloir batailler très dur pour vendre sa réforme sur les temps à venir. Mais il a désormais l’opportunité de s’amender et de commencer à croiser le fer pour faire prévaloir ses vues, comme on l’a compris avec ce discours ; dix mois de campagne l’attendent maintenant, mais l’avertissement est venu assez tôt pour qu’il retrouve le goût de la discipline. Si l’homme s’enivre parfois trop vite de victoires rapides, il sait apprendre rapidement de ses erreurs.

Par ailleurs, jouissant jusqu’à récemment d’une « super majorité » de 60 votes au Sénat, les démocrates ont cru qu’ils disposaient d’un blanc-seing des Américains pour faire ce qu’ils voulaient et les querelles entre centristes et progressistes qui en ont résulté ont divisé le Parti démocrate. N’ayant désormais plus droit à l’erreur avec 59 votes, ils pourraient faire montre de davantage de discipline.

Il faut également noter qu’avec l’élection de Scott Brown le 19 janvier, ce n’est pas au retour en grâce des républicains que l’on a assisté, tant s’en faut. Il n’est qu’à relire le discours de l’intéressé au soir de sa victoire pour s’en assurer : le mot « républicain » n’y figure qu’une fois, et si, en dehors de John Quincy Adams, parmi les quatre figures politiques auxquelles il fait référence, deux sont de droite (l’ancien gouverneur Mitt Romney, qui a institué la couverture maladie obligatoire dans le Massachusetts, ainsi que le rival d’Obama en 2008, John McCain) deux – et quelles ! – sont des dieux du panthéon progressiste, à savoir John et Ted Kennedy. Scott Brown a également fait profil bas lors de la campagne, préférant mettre en valeur son indépendance. La droite américaine est en effet rongée par une guerre civile qui oppose les modérés à l’extrême droite et qui la paralyse sur bien des fronts. Les sondages indiquent que les Américains ne portent guère les républicains dans leurs cœurs.

En fait, plus d’un an après son élection, favorisée par les indépendants, Obama est plus que jamais confronté à un échiquier que ces derniers dominent. L’ampleur du déficit, qui est, en proportion de la taille de l’économie, à un niveau jamais vu depuis la Seconde guerre mondiale, et le sauvetage des banques et de l’industrie automobile ont exacerbé le ressentiment d’individus qui souffrent de vivre dans une économie atone et dévastée par un taux de chômage aussi élevé qu’en France ou en Allemagne mais sans recevoir les garanties qu’elles offrent dans ces conditions.

La cause démocrate est-elle donc morte ? Non, parce que les problèmes auxquels l’Amérique est confrontée sont bien réels. Et l’heure tourne, comme l’a rappelé le président Obama dans son discours. La réforme de la santé ? Même si l’on mettait de côté cette tragédie humaine – près de 50 millions de personnes sans couverture – qui laisse indifférents bien des assurés, l’Amérique ne peut oublier que d’ici quelques ans, la génération du baby-boom, alors âgée de 65 ans, partira massivement à la retraite tout en bénéficiant automatiquement de l’assurance fédérale Medicare. Les prix des assurances, en hausse, rongent également les salaires. La maîtrise des coûts est donc essentielle, et la solution la moins chère reste encore de répartir les risques sur l’ensemble de la population. Les (vrais) banquiers des Américains que sont les Chinois ne se sont pas privés de le rappeler à leurs débiteurs, en insistant pour que le succès de cette réforme signifie aussi une réduction du déficit américain. La solution est donc ici de gauche, les républicains ayant montré qu’ils préféraient la mise à mort de cette réforme et de leurs auteurs, dût-elle entraîner le pays avec elle.

Le même bilan peut être dressé pour tous les enjeux clés. La re-réglementation de la finance ? Une évidence, si l’Amérique veut s’extraire de cette économie-casino qui a ravagé la classe moyenne, à laquelle les républicains s’opposent pourtant quand les démocrates se montrent constructifs et entreprenants. L’environnement ? Les conservateurs nient tout simplement cet enjeu quand les démocrates veulent l’exploiter pour créer une économie verte. L’immigration ? Les 12 millions de clandestins présents dans les murs de l’Amérique ne disparaîtront pas avec le retour de la droite au pouvoir ; mieux vaut les régulariser en s’assurant certes que les frontières sont moins poreuses, une recommandation que les démocrates veulent transformer en loi. L’accroissement des inégalités ? No comment.

Tout cela, l’opinion l’a compris en 2008, mais s’en souviendra-t-elle en 2010 ? Les démocrates vont-ils pouvoir serrer les rangs pour travailler au redressement de l’économie ? L’administration est-elle capable de communiquer plus efficacement sur ces plans tout en se montrant plus pugnace face à une droite et une extrême droite capables de réactions d’une violence inimaginable en Europe ? C’est ce que les élections de mi-mandat révéleront. Que 2010 commence !

Consultant établi à Washington, Niels Planel est l’auteur de Sur les pas d’Obama – Le renouveau de la gauche américaine (Hachette Littératures).



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