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Le Hamilton Project, aux sources des Obamanomics

Alors que l'Amérique se redéfinit face à la mondialisation, un groupe de réflexion de Washington influence la politique de Barack Obama en défendant un gouvernement fort et impliqué pour aider les individus à faire face aux forces du marché. Retour sur le très discret Hamilton Project de Robert Rubin.



Bill Clinton fut le premier président américain a vraiment faire face au phénomène de mondialisation. Prenant les rênes du pouvoir à peine quelques ans après le chute du Mur, pendant huit ans à la tête de ce pays sorti grand vainqueur de la guerre froide, il ne restait plus au démocrate qu’à donner un élan vigoureux à cette force séculaire.

Durant la décennie 1990, et sous l’influence de Robert Rubin, secrétaire au Trésor de Bill Clinton, la gauche américaine a plaidé avec ferveur pour l’internationalisation des échanges, ainsi que pour la déréglementation de la finance. Il n’est pas non plus inutile de rappeler que, le puissant Congrès des Etats-Unis tombant aux mains de républicains de plus en plus radicaux, dès 1994, l’agenda présidentiel a également été puissamment reformulé à maintes reprises pour plaire à la droite pro-business et fondamentaliste qui finira par porter George W. Bush au pouvoir en 2000.

Dès le milieu des années 1990, Robert Rubin appelle à l’abrogation du Glass-Steagal Act, mis en place en 1933 pour créer une séparation nette entre banques de dépôt et banques d’investissements – abrogation qui intervient en 1999 et permet à l’industrie financière de connaître un puissant essor. Il s’oppose également à la réglementation des produits dérivés. L’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre en vigueur en 1994. Les flux de capitaux et de marchandises s’intensifient. Au fond, la mondialisation semble tenir toutes ses promesses, et l’euphorie due à la création de plus de 20 millions d’emplois aux Etats-Unis au cours de la présidence Clinton, grâce à la révolution dans le domaine des technologies de l’information, accrédite cette idée. En somme, un monde de plus en plus mondialisé, une productivité en hausse, la pauvreté revue à la baisse, l’Amérique est heureuse.

Le Hamilton Project, aux sources des Obamanomics
Pourtant, ces démocrates de centre gauche ont commencé à revoir leur position il y a quelques années, alors que la bulle financière ne faisait encore que grossir sous la présidence Bush (1). L’idée centrale des disciples de Clinton et de Rubin, que les bénéfices de la croissance économique affecteraient les classes moyenne et pauvre, semblait ne plus tenir la route : La productivité a constamment augmenté depuis les années 1970 mais les inégalités ont recommencé à se creuser après l’ère Clinton. Et les monstrueuses baisses d’impôts offertes aux plus riches par George W. Bush ne pouvaient pas tout expliquer. Les années 1990 constituaient soudain comme une anomalie trouvant ses origines dans le boom technologique. « Et ce qu’il resta quand le boom disparut furent l’insécurité, la dislocation, et des niveaux de vie stagnants », notent Franklin Foer et Noam Scheiber, dressant un portrait presque parfait de ce qu’est devenue l’Amérique sous la présidence Bush. La mondialisation a brusquement offert un visage plus inquiétant. Alan Blinder, ancien conseiller économique à la Maison Blanche, tire la sonnette d’alarme en produisant une étude dans laquelle il estime qu’entre 22 et 29% des emplois américains sont menacés par les délocalisations. Dans son livre The Pro-Growth Progressive, Gene Sperling, autre conseiller économique de Bill Clinton, constate les problèmes que connaît l’Amérique dans la mondialisation, et suggère déjà des pistes pour y faire face.

Contraint de réexaminer ses positions en profondeur, Robert Rubin décide de fonder le Hamilton Project en 2006, groupe de réflexion dans lequel l’on ne se demande pas si la mondialisation est inévitable, mais comment les Etats-Unis doivent y faire face et peuvent en tirer profit.

A la différence de beaucoup d’autres capitales du monde, la paisible ville de Washington se caractérise par la richesse de ses « think tanks », que certains décrivent comme des « universités sans étudiants ». Lorsqu’une nouvelle administration se met en place, nombreux sont les pensionnaires de ces centres de réflexion à rejoindre le gouvernement – et à y retourner quand un nouveau président arrive au pouvoir. Certains sont devenus particulièrement influents avec l’arrivée du très cérébral Barack Obama au pouvoir.

Ainsi du Center for American Progress, dont le fondateur, John Podesta, a supervisé la transition entre les équipes Bush et Obama, ou de l’Economic Policy Institute, que l’influent Jared Bernstein a quitté pour devenir conseiller auprès du vice-président Joe Biden. Plus discret, le Hamilton Project, qui a trouvé à se loger au sein de la vénérable Brookings Institution, est aujourd’hui le groupe de réflexion qui semble le plus influent dans la conduite de la politique intérieure de Barack Obama, et déterminant dans sa vision des Etats-Unis dans la mondialisation. De fait, si le président démocrate a une idéologie, elle plonge ses racines tout autant dans les idées de l’économie comportementale que dans celles du Hamilton Project de Robert Rubin.

Lors de la création du groupe, la figure d’Alexander Hamilton (1755 ?–1804), premier secrétaire au Trésor américain, s’impose tout naturellement à ce dernier : « Le Hamilton Project prend son nom d’après le Père Fondateur qui, à la naissance de notre République, eut une vision – que ce projet partage – d’une économie américaine dynamique et robuste, fondée sur le marché. Hamilton défendit également ces idées duales selon lesquelles l’activité économique devrait être organisée autour des marchés, mais que le gouvernement a un rôle important à jouer dans l’apport des conditions du succès économique ».

Tant dans un ouvrage clé (2) du Hamilton Project que dans ses travaux, l’idée phare qui revient pour résumer l’esprit du nouveau projet centriste est d’ailleurs la suivante : « Alors que les marchés libres (free markets) sont la pierre angulaire de la croissance économique, une action robuste du gouvernement est nécessaire, en vue de soutenir et de compléter les forces du marché et d’aider au partage des gains de la croissance de manière plus étendue ».

Et en écho aux principes de Hamilton, Robert Rubin a d’ailleurs affirmé que « les marchés sont le principe organisateur le plus effectif pour l’activité économique mais que le gouvernement a également un rôle critique à jouer dans une économie prospère » (3).

Dès l’inauguration, un sénateur alors encore peu connu vient féliciter les membres du groupe en espérant qu’ils fassent souffler un vent nouveau sur la capitale américaine. Barack Obama a été, en effet, un soutien du Hamilton Project dès le premier jour, prononçant un discours en avril 2006 qui est passé fort inaperçu lors même qu’il offre un aperçu très précis des idées du démocrate sur la mondialisation. Alors que le candidat allait soigneusement brouiller les pistes lors de la campagne pour ne pas être catégorisé sous une idéologie ou une autre, et alors que le président s’emploie encore aujourd’hui à ne pas être aisément identifiable sur l’échiquier politique, ce discours est assez révélateur et dégage quelques idées centrales que l’on retrouve au cœur des « Obamanomics » aujourd’hui.

« Nous savons tous depuis quelques temps que les forces de la mondialisation ont changé les règles du jeu – comment nous travaillons, comment nous prospérons, la manière dont nous rivalisons avec le reste du monde », affirme-t-il alors, avant d’ajouter : « Nous savons tous que le départ à la retraite prochain des baby-boomers ne fera qu’ajouter aux défis de cette nouvelle ère ». « Malheureusement, alors que le monde a changé autour de nous, Washington a été remarquablement lent à adapter des solutions du 21e siècle à une économie du 21e siècle ».

Celui qui n’est encore que le sénateur de l’Illinois explique que la droite comme la gauche ont proposé de mauvaises idées face au phénomène de mondialisation. Si les conservateurs n’ont jamais offert que des baisses d’impôts comme remède à tous les problèmes, les démocrates ne sont pas en reste : « Pour ceux qui sont à gauche, et je m’inclus moi-même dans cette catégorie, un trop grand nombre d’entre nous se sont intéressés à défendre des programmes tels qu’ils ont été écrits en 1938, croyant que si nous admettons qu’il est nécessaire de moderniser ces programmes pour faire face aux temps nouveaux, alors la droite exploitera cette concession pour les détruire tous ». Mais aucune des approches, à droite comme à gauche, n’a été concluante, selon lui.

Et d’esquisser une autre solution : « Une chose que nous savons tous, c’est que si l’on investit dans les individus, les individus vont prospérer. Quand vous investissez dans l’éducation, la santé et les bénéfices pour les travailleurs américains, cela rapporte des dividendes à tous les niveaux de l’économie. Quand vous avez un déficit faible et une dette hors des mains de nations étrangères, alors nous gagnons tous », estime-t-il. (Le président ne dirait sans doute pas aujourd’hui ce que le sénateur a alors affirmé).

Et d’aller plus loin : « La plupart d’entre nous sommes de fervents libre-échangistes [free traders] et la plupart d’entre nous croyons en l’économie de marché. Bob [Rubin] et moi-même avons un débat en cours depuis près d’un an sur la manière dont, en fait, nous nous occupons des perdants de l’économie mondialisée. Il y a eu une tendance par le passé de dire, eh bien, voyez, nous devons faire grossir le gâteau, et former de nouveau ceux qui ont besoin d’une nouvelle formation. En fait, nous n’avons jamais considéré ce côté de l’équation avec autant de sérieux qu’il est nécessaire de le faire ».

Or, s’occuper de ce problème, c’est ne pas perdre de vue l’objectif qui anime les démocrates : une Amérique forte et prospère dans la mondialisation.

La substance du programme du président démocrate semble émerger quand l’on comprend que ces centristes estiment que les conditions nécessaires à une telle économie sont une présence plus affirmée du gouvernement au travers d’une éducation publique de qualité, une couverture maladie universelle dont les coûts sont maîtrisés, des infrastructures solides, de bonnes politiques environnementales, une recherche bien financée, des mesures destinées à aider l’intégration des plus démunis dans la société, etc. Le tout, pour pouvoir faire face aux forces du marché, et non pas les faire disparaître. Et cela passe par des idées aussi élémentaires que la simplification de la déclaration d’impôt, une éducation de qualité dès la prime enfance, un impôt sur les riches plus efficace, un système d’aide aux études simplifié, la réforme du système de retraite ou celle de l’assurance chômage, pour l’adapter aux besoins du 21e siècle. Depuis sa création, le centre a ainsi produit une cinquantaine d’analyses pour défendre ces idées.

Dans son second ouvrage, The Audacity of Hope, Barack Obama a fait référence à ces réflexions, et aux conversations qu’il a eues avec Rubin, qu’il décrit comme le démocrate le plus identifié à la mondialisation, ne serait-ce que parce qu’il a été parmi les plus influents artisans de la finance mondiale. « Comme Bob Rubin, je suis optimiste quant au futur des Etats-Unis, et sur la capacité des travailleurs américains à rivaliser dans un environnement où règne le libre-échange – mais si seulement l’on distribue les coûts et les bénéfices de la mondialisation de manière plus juste au sein de la population », écrit-il. Dans son livre, il ne manque également pas de mentionner Hamilton et son plaidoyer en faveur d’un gouvernement « fort et actif », ainsi que du besoin d’investir dans les individus et les infrastructures. Difficile de ne pas voir là une forte convergence de vues entre le président et l’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton.

En 2008, les primaires démocrates achevées, le candidat Obama s’est vite repositionné au centre de l’échiquier politique en prenant l’un des membres du Hamilton Project, Jason Furman, comme directeur économique de sa campagne. Et c’est à l’approche de la Convention démocrate d’août 2008, dans un article publié par le New York Times, qu’Obama a réellement su mettre en avant sa vision, en réaffirmant sa croyance dans les marchés et dans le partage des fruits de la croissance. Il y développait une idée que l’on n’avait pas – ou peu – entendue durant les primaires, et qui est que le gouvernement doit, somme toute, avoir un rôle prépondérant pour aider les individus à faire face aux forces du marché. Ce faisant, il déviait légèrement de son message de la Convention de Boston en 2004, quand il affirma que le gouvernement ne peut pas tout faire, mais qu’avec une légère inflexion dans ses priorités, les Américains peuvent être assurés d’avoir des opportunités pour gravir les échelons de la société. Et se distançait quelque peu de Bill Clinton, pour qui l’ère du « big government » était finie.

L’accueil réservé au Hamilton Project n’est pas toujours chaleureux à gauche de la gauche : L’ombre de Robert Rubin et de l’industrie financière ou la défense du libre-échange ou de budgets à l’équilibre ont fait grincer des dents. Aussi, en novembre 2008, et alors que la crise financière a éclaté deux mois plus tôt, Robert Rubin achève de faire amende honorable dans les pages du New York Times en publiant une tribune commune avec Jared Bernstein, économiste bien plus à gauche que lui. Les « Rubinomics » 2.0 ont pris forme.

Et dès son arrivée au pouvoir, Barack Obama s’entoure de plusieurs membres du Hamilton Project : Peter Orszag est nommé directeur du Budget à la Maison Blanche, Austan Goolsbee et Karen Anderson sont au Council of Economic Advisers, Jason Furman devient membre du National Economic Council du président, Douglas Elmendorf succède à Peter Orszag à la tête du Congressional Budget Office, et Larry Summers atterrit à la tête du National Economic Council.

Ce déploiement impressionnant d’individus qui ont travaillé avec ou au sein du Hamilton Project ne laisse que peu de place au doute : remonter aux sources des Obamanomics, c’est retrouver la trace des artisans de l’économie sous Bill Clinton, toujours désireux de cueillir les fruits de la mondialisation mais désormais déterminés à réduire les risques et les inégalités qu’elle génère.

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1) Lire « Nudge-ocracy », la passionnante enquête de Franklin Foer et Noam Scheiber, The New Republic, 6 mai 2009.
2) Jason Furman et James E. Bordoff (sous la direction de), Path to Prosperity: Hamilton Project Ideas on Income Security, Education, and Taxes, Brookings Institution, 2008.
3) Page viii de l’ouvrage cité.

Consultant établi à Washington, Niels Planel est l’auteur de Sur les pas d’Obama – Le renouveau de la gauche américaine (Hachette Littératures).



Rédigé par Niels Planel le Lundi 12 Octobre 2009

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