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La Floride, l’arbre qui cache la forêt

Barthélémy Courmont et Colin Geraghty le 29 Janvier 2008 à 12:49

par Barthélémy Courmont, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), et Colin Geraghty. Une analyse de la stratégie des deux favoris dans les sondages, Mitt Romney et John McCain, au coude à coude mais qui bénéficient d'une large avance sur les deux candidats suivants, Mike Huckabee et Rudolph Giuliani, révèle ainsi clairement des considérations tactiques où la Floride n'est qu'un moyen.



La Floride, l’arbre qui cache la forêt
Depuis quelques jours, la Floride semble être le nouvel Eldorado pour le camp républicain. Après les primaires du Nevada, mais surtout de la Caroline du Sud, tous les candidats du Grand Old Party (GOP) se sont précipités vers le Sud pour y rejoindre Rudolph Giuliani, déjà en campagne active dans cet Etat (à défaut des autres) depuis plusieurs semaines. Cet Etat clef, à la fois par son importance démographique et par la date de son élection, juste avant le Super Tuesday du 5 février, est déserté par les candidats démocrates car leur parti a décidé de punir la Floride, qui a avancé la date de ses primaires de façon unilatérale, en lui retirant tous ses délégués pour la Convention Nationale Démocrate (comme le Michigan il y a deux semaines). Cela laisse donc le champ libre au parti adverse, qui l’occupe pleinement, d’autant plus que la loi électorale de la Floride donne au vainqueur l’intégralité des délégués, qui ne sont pas répartis de façon proportionnelle au nombre de voix obtenu ou aux districts remportés.

Cependant, si la victoire est tant recherchée dans le « Sunshine State », et si elle y est si âprement disputée, ce n’est pas tant en raison des 57 délégués qu’elle délivre que pour son rôle de tremplin juste avant le Super Tuesday, qui met en jeu plus de 40% des délégués républicains. De ce fait, les stratégies mises en œuvre par chaque candidat doivent être analysées plutôt dans la perspective des vastes primaires qui se dérouleront une semaine après la fin des votes en Floride. Un succès en Floride vaut surtout par ce qu’il pourrait représenter en termes d’élan, de visibilité (la couverture médiatique gratuite que représente une apparition dans les actualités constitue un facteur important étant donné que, hormis Mitt Romney, aucun candidat n’a les moyens de financer des spots publicitaires dans tous les Etats concernés le 5 février) et d’accroissement dans les donations et les récoltes de fonds - bref, par ses conséquences, et les dynamismes qu’il engendre.

Une analyse de la stratégie des deux favoris dans les sondages, Mitt Romney et John McCain, au coude à coude mais qui bénéficient d’une large avance sur les deux candidats suivants, Mike Huckabee et Rudolph Giuliani, révèle ainsi clairement des considérations tactiques où la Floride n’est qu’un moyen. A travers leur affrontement c’est finalement la définition de l’identité républicaine dans cette campagne qui se joue – comme en attestent les multiples joutes verbales par journalistes interposés où fusent de façon mutuelle des insultes comme « liberal ».

Ainsi, Mitt Romney cherche à profiter de la primauté nouvelle accordée à l’économie par les électeurs pour consolider son image d’hommes d’affaires qui comprend les rouages des mécanismes, et qui saura donc les gérer (il s’appuie fortement sur son passé de manager). Il cherche donc à conserver ce souci comme préoccupation principale, capable de faire oublier (espère-t-il) les autres enjeux ou du moins de les reléguer au second plan. Par exemple, lui qui a auparavant mené une stratégie de surenchère conservatrice sur le thème de l’immigration n’a pas hésité à diffuser des spots publicitaires en Espagnol – cherchant peut-être non seulement à capter le vote d’une des communautés hispaniques de Floride (où habitent d’importantes populations cubaines et porto ricaines notamment, réparties sur différentes parties du territoire), mais à se positionner aussi comme un candidat viable aux yeux des communautés hispaniques de Californie et d’ailleurs (comme le Nouveau-Mexique, l’Arizona, ou le Texas).

John McCain, récent vainqueur en Caroline du Sud, doit de son côté prouver qu’il est capable de remporter un Etat sans le soutien des électeurs indépendants, et sans une importante population de vétérans. Il est, de tous les candidats, celui qui semble inscrire le plus ses actions dans une stratégie politique complexe et pensée jusqu’au bout, qui lie avec cohérence les événements en Floride et le Super Tuesday. Ainsi, s’il cherche désormais à réinscrire des enjeux de sécurité nationale, et notamment l’Irak, à l’ordre du jour, il le fait d’une manière qui le distingue de Rudolph Giuliani, justement son rival le plus dangereux sur ce thème – plutôt que de s’obstiner à parler d’islamo-fascisme quand tout le monde parle d’économie, il accuse le Gouverneur Romney d’avoir dit une chose puis son contraire sur l’Irak, en déformant les propos de ce dernier. Ce qui ne l’empêche pas de jouer ce faisant sur sa propre image d’homme honnête, qui dit ce qu’il pense, alors que beaucoup soupçonnent Romney de manquer de convictions et d’être prêt à dire n’importe quoi pour être élu. Il revient ainsi à son thème de prédilection, la sécurité, en cherchant à discréditer son rival au passage – revendiquant notamment un rôle de leader, non de manager (deux conceptions de la présidence qui se retrouvent également dans les primaires côté démocrate). Giuliani se croit épargné par les attaques incessantes entre Romney et McCain, mais en cela il se trompe lourdement : tandis que l’ancien procureur devenu maire continue sa rhétorique de l’emphase, l’ancien prisonnier de guerre lors de la Guerre du Vietnam exécute une subtile manœuvre d’étouffement du héros national du 11 Septembre. Il veut ainsi achever la candidature de Giuliani pendant qu’elle est vulnérable (ayant une expérience directe de comment une campagne peut ressusciter) sans avoir à l’aborder directement sur le terrain de la sécurité, qui permettrait à l’ancien maire de New York de rappeler de façon légitime son statut de héros pour nombre d’Américains. Ce n’est pas par hasard s’il a cherché l’appui du sénateur new-yorkais d’Amato, grand adversaire de Giuliani, et la déclaration en Floride que deux syndicats de police new-yorkais avaient décidé de le soutenir participait du même stratagème : priver Giuliani de son sanctuaire new-yorkais, et y rendre la récolte de fonds plus laborieuse, plus contestée (et renforcer son propre réseau par la même occasion). Ainsi, sa lutte discrète contre « Rudy » passe par les soutiens politiques qu’il s’attire dans le fief de son rival, et qu’il achève en Floride en s’assurant l’appui du très populaire gouverneur de la Floride Charlie Crist, de même que du sénateur de la Floride Mel Martinez qui devrait permettre à McCain de contrer le fort soutien sur lequel Giuliani espérait pouvoir compter au sein de la communauté hispanique, grâce à l’effort de mobilisation de Martinez.

A cette stratégie du contournement de McCain, qui fonctionne plutôt bien (Giuliani est en perte de vitesse, connaît de plus en plus de difficultés pour récolter des fonds, y compris à New York, et ne s’impose pas sur les thèmes sécuritaires), on peut opposer sa lutte ouverte avec le Gouverneur Romney, qui prend une tout autre tournure car l’enjeu n’est plus le même. Il ne s’agit pas d’éliminer pour de bon un rival en mal d’argent (Romney dispose des fonds personnels suffisants pour pouvoir exister lors du Super Tuesday, quoi qu’il arrive) que de parvenir à incarner seul l’identité républicaine, en démontrant que l’autre n’est pas un véritable conservateur. Romney, contrairement à Giuliani, semble s’être éloigné de l’enjeu, car il réplique en accusant McCain d’être plus proche des Démocrates que des Républicains (avec comme illustration Bill Clinton évoquant l’amitié qui lie le sénateur de l’Arizona et son épouse, le rappel de la rumeur selon laquelle McCain aurait été envisagé comme candidat à la vice-présidence de John Kerry, ou encore la décision récente du New York Times de soutenir McCain pour l’investiture républicaine). Il se présente comme le garant de la tradition conservatrice républicaine, mais dans le même temps capable d’incarner un certain changement, et de maîtriser la crise économique actuelle, bref de remettre l’Amérique sur les rails, de renouer avec le succès. McCain de son côté l’accuse d’avoir travaillé avec Ted Kennedy sur un plan de dépenses qui a affecté le budget, sans permettre de véritable croissance dans les emplois.

Ainsi, on se retrouve dans une situation paradoxale dans laquelle les deux favoris actuels, qui ont bâti leurs campagnes respectives sur des dynamiques différentes, et dont aucun ne fait partie de l’establishment du GOP, cherchent à discréditer l’autre non sur un thème, mais sur la légitimité d’incarner les Républicains. Dans cette lutte, la Floride jouera le rôle de mégaphone pour le vainqueur, sans pour autant garantir une victoire suffisamment nette lors du Super Tuesday, qui devrait en revanche s’avérer décisif.

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Article reproduit dans le cadre du partenariat entre l'IRIS et Ilovepolitics.info - Tous droits réservés



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