L’incroyable épopée de la réforme de la santé américaine
« Aujourd’hui, après presque un siècle de tentatives, aujourd’hui, après une année de débat, aujourd’hui, après que tous les votes ont été comptés, la réforme de l’assurance maladie est devenue loi aux Etats-Unis d’Amérique », a déclaré Barack Obama le 23 mars, en signant la législation. La simplicité du constat ne pouvait pourtant faire oublier qu’aucune réforme de cette ampleur n’a abouti depuis les années 1960.
Chuck Kennedy, Flickr, The White House
Et c’est là une législation qui devrait changer la teneur même du contrat social aux Etats-Unis, et pour laquelle l’équipe du président semble avoir parfois favorisé une victoire historique au détriment des détails de la réforme, afin de faire d’un politique attaqué pour son manque d’expérience un maître de la manœuvre politique. Mais la réforme de la santé va bel et bien bouleverser la vie de l’ensemble des Américains et désormais, Barack Obama, premier président afro-américain des Etats-Unis, est aussi celui qui a réussi ce que personne avant lui n’avait pu faire dans son parti – pas même Franklin Roosevelt – et accède ce faisant au prestigieux panthéon des grands présidents américains.
Enfin, en œuvrant en faveur d’une plus grande égalité devant la maladie et la mort, l’une des pierres angulaires du contrat social, cette réforme atteste également d'un renouveau profond de la gauche américaine autant qu'elle le symbolise. Retour sur une réforme au long cours.
Un siècle de tentatives… et d’échecs
C’est un vieux projet politique qui a échappé à bien des hommes depuis l’époque de Theodore Roosevelt, président de 1901 à 1909. En 1912, quand il fit campagne pour un troisième mandat, le programme de son tout nouveau Parti progressiste proposait la création d’une assurance nationale s’inspirant du modèle allemand, mais il fut défait par Woodrow Wilson. Pour sa part, Franklin Roosevelt, pourtant le père du New Deal, abandonna tôt l’idée d’une telle couverture nationale, malgré les recommandations de la Commission Wilbur, qui argua en 1932 – déjà – qu’elle permettrait de contrôler les coûts. Après la Seconde guerre, Harry Truman s’y attela, en vain. Il fallut attendre l’impulsion de John Kennedy et de Lyndon Johnson et le souffle du renouveau progressiste des années 1960 pour assister à la création, en 1965, de Medicare et de Medicaid, des couvertures pour les plus âgés et les plus pauvres. Plus tard, Jimmy Carter voit ses espoirs s’envoler face à la sévère récession qui frappe le pays et éclipse toute autre priorité. L’échec de Bill Clinton en 1994 offre le Congrès aux républicains, qui en font une plateforme pour tirer la présidence démocrate toujours plus près de la droite.
Et Clinton désavoué sur la réforme de la santé ou George W. Bush échouant à privatiser la Sécurité sociale en 2005, ce sont là deux exemples récents où des présidents ont vu leur capital politique et leur autorité sur la politique intérieure partir instantanément en fumée. En plaçant cet enjeu aux côtés des premiers de son mandat, le président Obama s’est donc montré exceptionnellement ambitieux. La stratégie des républicains, qui ont voulu faire accroire qu’Obama était incapable de gouverner, en prend également un coup.
2009-10, un contexte différent de 1993-94
Quand le débat est lancé au printemps 2009, l’Amérique est au cœur d’une grave récession. L’enjeu est donc lié au problème de la réduction du déficit par Peter Orszag, fraîchement nommé directeur du Budget à la Maison Blanche : la réforme n’est plus présentée seulement comme un enjeu moral, mais également sous l’angle de la réduction des coûts de santé pour préserver puis dynamiser la vitalité de l’économie américaine. Le contexte est également différent de celui de la précédente tentative. Elu sur la fin d’une crise et à l’aube de la plus longue période de prospérité aux Etats-Unis, Bill Clinton avait rapidement perdu le soutien des Américains pour une réforme, puisque, retrouvant un emploi, ceux-ci se retrouvaient de nouveau couverts. Pour le président Obama, la situation est tout autre : les millions d’emplois perdus depuis le début d’une crise dont on ne voit pas encore la fin, et la menace qui pèse sur les actifs, touchent directement les Américains là où ça fait mal.
Les atouts en faveur du passage de la réforme ont également été très nombreux : Le contrôle du Congrès par les démocrates ; la fatigue des entreprises et des foyers face aux coûts croissants des assurances, alors même que des millions d’emplois ont été détruits par la crise ; l’exemple du Massachusetts, premier Etat à avoir récemment mis en œuvre non sans succès une assurance obligatoire ; enfin, la détermination de Barack Obama à passer cette réforme.
Comme en 1993-4, ce sont des républicains déchainés qui montent au créneau pour faire échouer la réforme. A l’époque de Clinton, une note avait largement circulé parmi ses adversaires, expliquant qu’une réforme de la santé pourrait maudire à jamais la droite américaine en changeant la donne du contrat social aux Etats-Unis. Cette fois-ci, l’objectif avoué a été de faire de ce chantier le « Waterloo » d’Obama, selon le mot du républicain Jim DeMint. Mais les conservateurs, en proie à une guerre civile, sont restés à court d’arguments, et la « révolution conservatrice » initiée par Ronald Reagan s’est achevée par la plus grave crise économique depuis 1929. Aussi voit-on des individus enragés mentir et utiliser tout ce qui est à leur portée pour tenter d’anéantir les efforts du président démocrate. En vain, au final.
Enfin, l’échec de la réforme de Clinton était en partie dû à une mainmise de la Maison Blanche sur sa préparation. Obama a retenu la leçon : Si c’est à partir de son programme de candidat qu’a commencé la rédaction de la proposition de loi, le Sénat s’est emparé de la réforme et n’a pas hésité à se montrer audacieux.
Mais c’est aussi une réforme qui présentait cette fois un défi majeur, à cause du profond clivage générationnel au sein de la population américaine : les plus âgés, qui ont majoritairement soutenu John McCain en 2008, se sont fortement mobilisés contre la réforme ; les plus jeunes, pro-Obama et « invulnérables » face aux soucis de santé, ont moins ressenti l’importance d’une réforme et sont restés absents du débat.
Coup d’envoi mouvementé d’une réforme historique
A peine arrivé au pouvoir, Obama honore une promesse de campagne en ressuscitant le 5 février 2009 un programme d’assurance pour enfants, le SCHIP, auquel Bush opposait son veto. Mais le vrai débat est initié sur la fin du printemps : Selon un expert travaillant avec les sénateurs américains, le débat a été lancé bien plus tôt que prévu, en juin 2009 au lieu de 2010, pour anticiper la baisse de popularité qui devait inévitablement suivre la période de grâce de l’entrée en fonction du président, et pour donner le ton pour le reste du mandat.
A défaut d’être présent dans le débat, Barack Obama met rapidement la pression sur les deux chambres du Congrès pour qu’elles produisent des ébauches de réformes avant les vacances parlementaires d’août. Le but est d’avoir des textes que les législateurs puissent présenter de retour auprès de leur électorat. Quatre commissions sur cinq s’exécutent à temps, mais la plus influente, celle des Finances au Sénat, dirigée par Max Baucus, manque l’échéance.
Le résultat ne se fait pas attendre : en l’absence de proposition de loi définitive, les républicains peuvent mentir allègrement sur le contenu supposé de la réforme. Ils n’hésitent ainsi pas – Sarah Palin la première – à clamer que la réforme va créer des « panels de la mort » gouvernementaux qui pourront euthanasier les personnes en fin de vie. En août, les conservateurs s’introduisent également dans les town hall meetings pour vociférer leur hargne. L’Amérique montre à nouveau son visage le plus abominable, celui qui en avait fait un objet de haine sous George W. Bush.
La tactique ne marche pas : Le soutien, certes modeste, de l’opinion à la réforme n’est pas altéré. Mais la fameuse « public option » (couverture fédérale) s’est insinuée au cœur du débat.
Le spectre de Ted Kennedy
La disparition du « lion libéral » Ted Kennedy, le 25 août, modifie la donne : affaibli à cause de sa maladie, il n’a pu investir son charisme dans le débat comme il le souhaitait. Son décès rappelle brutalement aux progressistes qu’ils sont désormais orphelins de celui qui était le mieux à même de négocier un compromis et d’apaiser les esprits dans les deux camps.
Jeune politicien, Kennedy s’était opposé à une réforme ambitieuse de couverture universelle proposée par le président républicain Richard Nixon, ne la jugeant pas assez généreuse. Il a passé près de quatre décennies par après à regretter la plus grosse erreur de sa carrière et à attendre une nouvelle opportunité pour l’avènement de la réforme de sa vie.
Cette nouvelle porte également un coup au président, puisque c’est bien Kennedy, auréolé du prestige de sa légendaire famille, qui a apporté sa bénédiction pour faire d’Obama la nouvelle, la grande figure de la gauche américaine en janvier 2008. C’est également au frère de JFK qu’Obama avait rendu visite en 2006, quand il s’interrogeait sur la possibilité de concourir pour la fonction présidentielle : « Ton temps ne vient qu’une seule fois, et c’est maintenant ton temps », lui aurait-il alors répondu.
Enfin, l’on se souvient qu’Obama, pour mieux se démarquer de sa rivale dans les primaires démocrates, proposait une assurance qui serait obligatoire pour les enfants uniquement. Pour les adultes, son seul engagement était de faire baisser les prix des assurances à un point tel qu’elles seraient jugées attractives aux yeux de la plupart des Américains. Une fois élu, tout a été oublié. Car ce que le candidat a promis à Ted Kennedy, en échange de son soutien dans la campagne, semble avoir été de toute autre nature : une couverture universelle, bel et bien.
Jusqu’au bout, Kennedy aura été présent dans le débat, y compris lorsque, peu avant sa disparition, il demande au gouverneur du Massachusetts, Deval Patrick, de changer les lois de l’Etat pour nommer un sénateur prêt à le remplacer et à voter en faveur d’une réforme, sans attendre la tenue d’élections spéciales le 19 janvier 2010. Patrick, un ami d’Obama, s’exécutera rapidement. C’est dire si cette réforme tenait à un fil. Mais sa disparition va aussi menacer la survie même de la réforme, puisque gagné par les républicains en janvier, son siège va faire perdre la « super-majorité » des démocrates au Sénat.
Le rôle de Max Baucus
Début septembre, l’équipe présidentielle se décide à jeter tout son poids dans la bataille. Elle annonce qu’Obama prononcera un discours phare. Il s’agit aussi d’une manœuvre pour forcer Max Baucus, le président du Comité des Finances au Sénat, à présenter enfin une proposition de loi – ce qu’il fera d’ailleurs un jour avant le discours.
La lettre qu’a adressée Ted Kennedy au président quelques temps avant sa mort a donné une gravité manifeste au discours de Barack Obama devant le Congrès, le 9 septembre 2009. En évoquant cette idée qu’il ne fallait pas trahir le « caractère américain » auquel était attaché Kennedy, il a repris un accent qui en avait fait l’étoile montante de son parti en 2004.
Le sénateur du Montana, le centriste Max Baucus, a eu un rôle précieux dans la confection de la réforme. De fait, Kennedy, affaibli par sa maladie, avait été impuissant à faire avancer le débat. Le très habile Tom Daschle, démocrate influent pressenti au poste de secrétaire à la Santé, fut d’entrée de jeu victime d’une affaire d’impôts impayés et fut oublié aussitôt. Baucus, qui dirige l’influent Comité des Finances au Sénat, se retrouve donc par hasard à rédiger une proposition qui servira de base à la version finale de la réforme.
Le débat de son projet consume une trentaine de jours, et le 13 octobre, Baucus glane un vote républicain, celui de la modérée Olympia Snow, pour pouvoir donner une patine « bipartisane » à la proposition concoctée par son comité pendant des mois. De l’avis de beaucoup, c’est le seul projet produit jusque là qui est susceptible de passer le vote au Sénat : Il réduit le déficit, crée de la concurrence, propose plusieurs options. Les autres sont jugés trop « libéraux », entendez trop « à gauche ». Mais il s’avèrera que ces mois passés à négocier auront constitué le maillon faible de la réforme : le retard pris va contrarier pour beaucoup sa finalisation. Harry Reid, chef de la majorité démocrate au Sénat, en ressort également persuadé que les républicains ne veulent pas collaborer avec son camp.
Pete Souza, Flickr, The White House
La Maison-Blanche contre-attaque
Pendant ce temps, et pour tenter de faire pièce aux républicains qui, sur la chaîne Fox News ou dans les town hall meetings, tempêtent contre la réforme depuis l’été, Obama mobilise les ressources d’Organizing for America, l’entité qui gère le trésor de guerre du démocrate accumulé durant sa campagne : une liste longue de plus de 13 millions d’emails, qui lui garantit également son indépendance auprès du Parti démocrate – celui-ci n’ayant pas de telles ressources.
Pour les démocrates, il s’agit également d’offrir « leur » version du débat. Les médias généralistes informent en effet fort mal le public, se focalisant sur quelques aspects (le plan fédéral, des financements pour l’avortement, l’accès des sans-papiers aux assurances) sans jamais se pencher sur le contenu des diverses propositions de loi. Aux Etats-Unis comme ailleurs, le déclin de la qualité de l’information est bien réel. Les Américains n’en ont que plus de mal à se former une opinion sur le sujet : Même ceux qui lisent régulièrement un journal confient ne pas comprendre les enjeux de la réforme.
Le débat se poursuit pourtant, et le 7 novembre au soir, la Chambre des représentants, largement acquise aux démocrates, vote sa proposition de loi, estimée à 1.1 mille milliards de dollars sur dix ans – au-dessus du coût souhaité par le président. Plus tôt dans la semaine, deux élections, dans le New Jersey et en Virginie, offrent des postes de gouverneurs aux républicains. On a pu croire un instant que les démocrates seraient refroidis par ces défaites. Mais la Chambre, conquise par un président qui lui rend visite le jour du vote, penche à 220 voix en faveur de ce projet, et à 215 contre. Elle en avait besoin de 218. Les difficultés ont porté sur les financements pour l’avortement – voulus par les plus libéraux, combattus par les plus conservateurs – et sur la place faite à l’accès des immigrés à la réforme. L’argent du contribuable n’est finalement pas destiné à financer l’IVG. A ce stade, l’étau se resserre ; il convient d’agir, et vite, pour pouvoir s’occuper de la priorité des Américains : l’économie.
Le Sénat s’empare de la réforme
Le 18 novembre, le coût de la réforme proposée par le Sénat est enfin annoncé. Estimée à 849 milliards de dollars, elle reste au-dessous du plafond symbolique visé par le président. Acteur discret dans le débat, le Congressional Budget Office (CBO), chargé de chiffrer le coût des propositions de lois pour le Congrès, fait perdre du temps mais garantit par son indépendance que les estimations ne seront pas travesties.
Le 21 novembre, les sénateurs parviennent à réunir les 60 voix nécessaires pour lancer le débat sur la proposition de loi dessinée par Harry Reid. L’émotion monte d’un cran ; jamais les Etats-Unis n’ont été aussi près d’une réforme. Mais le temps presse : le taux de chômage a déjà dépassé le seuil symbolique des 10%. L’opinion est rongée par les destructions d’emplois, et commence à s’impatienter face à un président et un Congrès qui semblent plus préoccupés par la réforme de la santé que par l’économie. C’est à cette période que la popularité de Barack Obama chute pour la première fois au-dessous de 50%. Cette pression de l’opinion pousse les sénateurs à en finir rapidement – avant Noël – pour que les démocrates puissent consacrer toute leur attention à l’économie en 2010, année des élections de mi-mandat. Dès janvier 2010, et plus encore avec le fameux discours sur l’état de l’Union, il faut pouvoir parler emplois, infrastructure et éducation.
Alors que début décembre, une forme de compromis sur « l’option publique » est trouvée au Sénat, fruit de négociations entre cinq démocrates centristes et cinq progressistes, le sénateur indépendant Joseph Lieberman déclare s’opposer à la réforme en l’état. Il fait partie des 60 voix dont Harry Reid, le chef de la majorité, a besoin pour faire passer sa proposition de loi. Cet échec tue tout espoir de voir le gouvernement s’imposer sur le marché des assurances. L’aile gauche du Parti démocrate ne décolère pas de voir sa vision de la législation idéale sombrer à cause des centristes. Négociant point par point, Reid arrive pourtant à trouver un consensus. Un dernier obstacle est levé quand le démocrate conservateur Ben Nelson accepte de voter pour la réforme après avoir négocié des concessions controversées, et le 24 décembre, le Sénat vote à 60 voix contre 39 pour le passage de la proposition de loi H.R. 3590. Il ne reste alors plus qu'à fusionner les deux versions des chambres du Congrès.
Début janvier, Obama a déjà repris la main sur le dossier : lors de négociations aussi minutieuses que peu médiatisées, il aide les législateurs à avancer sur les 2000 pages de législation pour surmonter les différences.
Séisme dans le Massachusetts
Une élection le 19 janvier visant à trouver un successeur pour le siège de Ted Kennedy au Sénat génère une angoisse profonde parmi les démocrates quand un républicain de peu de renom, Scott Brown, l’emporte et semble pouvoir mettre fin, en bout de course, à tous les efforts mis en œuvre pour passer la loi : les démocrates se trouvent privés de leur « super-majorité » au Sénat. Ce nouveau membre du Congrès, qui a réussi à séduire le précieux électorat indépendant, fait prendre conscience aux démocrates qu’ils n’ont pas reçu carte blanche auprès des citoyens, et qu’ils doivent s’occuper de l’économie en priorité. Les options pour faire passer la législation sur la santé ne sont plus nombreuses.
Le président Obama commence alors à se montrer beaucoup plus combattif et vigoureux. Lors de son discours sur l’état de l’Union le 27 janvier, il déclare fermement vouloir maintenir son agenda plutôt que de prendre un virage centriste, comme Bill Clinton l’avait fait après son échec en 1994. Mais pendant quelques semaines, la réforme disparaît de l’horizon des médias, au point que l’on se demande si elle est encore en vie. Il semble pourtant clair qu’il faut passer cette réforme en 2010, ou attendre sinon 2012… au mieux : de fait, tout semble indiquer que les démocrates perdront des sièges aux élections de mi-mandat, les mettant dans une position encore plus inconfortable pour passer la législation.
Dès le 7 février, le président invite les républicains à venir débattre le contenu de la réforme et à offrir leurs propres idées lors d’un sommet qu’il propose d’organiser fin février en compagnie des caméras de télévision. C’est pour lui l’occasion d’offrir à sa réforme ce dont elle a cruellement besoin aux yeux d’Américains désireux, en majorité, de voir la réforme devenir loi : une patine « bipartisane », quitte, comme il le propose également, à faire des concessions à ses adversaires politiques. Un peu plus tôt, le démocrate s’est montré très à l’aise dans un débat qui l’a opposé aux républicains en direct, et l’opinion semble plébisciter cette nouvelle stratégie d’ouverture de leur président à l’encontre du « parti du non ».
Au même moment, une grande compagnie d’assurance en Californie augmente les prix de ses couvertures, parfois jusqu’à 39%, pour près de 800.000 personnes qui sont couvertes individuellement, non par l’employeur. L’affaire rappelle la vulnérabilité des assurés et relance le débat en faveur des démocrates.
La « réconciliation »
L’une des plus grandes erreurs tactiques de la Maison Blanche aura été, pendant tout le temps qu’aura pris le passage de la réforme, de ne pas avoir une idée franche de ce qu’elle contiendrait au final. Ce faisant, elle a offert aux républicains de la décrire comme bon leur semblait pendant des mois, sans permettre aux démocrates de contre-attaquer. Le 22 février, la Maison Blanche met donc son propre projet de loi en ligne, révélant pour la première fois ce que Barack Obama souhaite clairement voir dans la législation finale. Elle met notamment fin aux mesures controversées de Ben Nelson, est plus conciliante à l’égard des syndicats mais ne contient pas d’option publique.
L’idée d’user de la procédure dite de « réconciliation » fait par ailleurs son chemin : pourvu qu’une législation ait un volet budgétaire destiné à réduire le déficit, 51 sénateurs peuvent suffire à l’approuver. C’est une mesure très controversée, en ce qu’elle fait un pied de nez à l’opposition. Les démocrates font valoir que l’obstruction constante des républicains ne leur laisse d’autres choix. La Chambre des représentants n’a ainsi plus qu’à approuver le texte du Sénat en l’état pour l’envoyer au président, à voter certaines rectifications qu’elle souhaite obtenir, puis à les voir adoptées à son tour par le Sénat via le mécanisme de réconciliation.
Lors du sommet du 25 février, démocrates et républicains ne font que réitérer leurs positions pendant près de 7 heures, sur un ton certes plus civique qu’à l’ordinaire. Obama conclut par une mise en garde : si le parti de l’éléphant ne coopère pas sur les semaines qui viennent, celui de l’âne n’aura d’autres choix que d’aller de l’avant – référence claire à la procédure de réconciliation. Peu après, l’on voit la speaker de la Chambre, Nancy Pelosi, compter les voix dont elle dispose pour approuver le texte du Sénat.
Le 4 mars, le président rencontre les groupes démocrates de la Chambre attachés à l’option publique, s’engageant personnellement à s’en occuper plus tard si la réforme passe.
On voit par après le Barack Obama de 2008 ressusciter et faire une promotion acharnée de la réforme au-dehors de Washington. Le président avait fait de même lorsqu’il avait entrepris de vendre son plan de relance. La semaine du 15 mars, démocrates et républicains comptent les voix à la Chambre. Les ralliements se multiplient, le coût de la réforme du président est estimé à 940 milliards de dollars. Le texte de réconciliation H.R. 4872 prend forme après d’âpres négociations. Obama décide de reculer un voyage dans l’Indonésie de son enfance, et promet aux démocrates anti-IVG de signer un décret présidentiel pour apaiser leurs craintes et gagner leurs voix. Bart Stupak, le plus tenace, concède finalement son soutien. La tension est palpable : Les démocrates ont rendez-vous avec l’Histoire.
Enfin, le 21 mars au soir, la Chambre des représentants vote à 219 voix pour, 212 contre le texte du Sénat. Dans la foulée, le texte de réconciliation budgétaire est approuvé, 220 contre 211. Ce dernier s’envole vers le Sénat. Le 23, lors d’une cérémonie à la Maison Blanche, le président signe la législation approuvé par la Chambre. Touche finale, le texte de réconciliation redescend du Sénat vers cette dernière le 25 à cause d’un vice de forme corrigé en cours, mais celle-ci l’approuve dans la même journée, mettant ainsi fin à des mois de débat.
Chuck Kennedy, Flickr, The White House
Sans option publique, la réforme est-elle une coquille vide ?
Une année ne fut certainement pas de trop pour réformer une industrie qui a la taille de l’économie française. Et candidat, Barack Obama n’a jamais promis une couverture santé obligatoire pour tous. La proposition de loi qui vient de passer représente en réalité plus qu’il n’a offert, ce qui est en soi une victoire majeure.
La couverture fédérale, absente de la réforme, est-elle une grande perte ? De fait, il convient d’abord de relever qu’elle n’aurait pas été accessible à tous ; en réalité, d’après les projections, seuls près de 3 à 4 millions d’Américains y auraient souscrits. Elle s’est retrouvée au centre de tous les débats, sans doute parce que les républicains ont trouvé là un moyen de brandir le mot « public », un raccourci, dans bien des esprits américains, pour « socialiste », voire « anticapitaliste ». Qui sait : Elle s’imposera peut-être au travers de réformes futures ?
La présente réforme devrait offrir une assurance à 32 millions d’Américains qui en sont dépourvus actuellement. Or, parmi les futurs « laissés pour compte », les sans-papiers constitueront un bon tiers. Seulement, les démocrates entendent également passer une réforme de l’immigration qui devrait permettre leur régularisation… donc l’accès à une couverture. En fait, ce ne sont donc que d’infimes segments qui ne seront pas protégés.
La réforme abolit le droit des assureurs de refouler les Américains qui ont des antécédents médicaux. Elle offrira également des aides financières à ceux qui ne peuvent bénéficier d’une couverture au travers de leur employeur, et des déductions fiscales aux petits employeurs qui en offrent une. Si la majorité des Américains sera désormais contrainte de se procurer une couverture, le gouvernement fédéral va également établir des marchés pour faire jouer la concurrence entre divers plans. La réforme devrait également protéger les assurés bien plus qu’ils ne le sont aujourd’hui. Elle permettra enfin de freiner la hausse des coûts, d’augmenter la qualité du système de santé et de réduire le déficit fédéral sur le long terme (143 milliards sur la première décennie). Et plus encore, évidemment. Cependant, et dans un premier temps, avec plusieurs dizaines de millions de nouveaux patients du jour au lendemain, docteurs et hôpitaux risquent de saturer, comme lorsque le Massachusetts avait mis sa propre assurance « universelle » en place, créant des files d’attente d’une année parfois. Mais, comme dans le Massachusetts, les choses devraient finir par rentrer dans l’ordre à terme.
Conclusion
Quand cette réforme prendra effet et que des millions d’Américains se réveilleront un matin avec la possibilité de consulter un médecin ou de traiter un cancer, la valeur de cette loi sera exposée, ainsi que les exagérations des conservateurs. Et le passage de la réforme ôte une aiguille du pied progressiste : Pour la première fois depuis Franklin Roosevelt, les démocrates vont enfin pouvoir se donner un nouvel horizon pour penser la société de demain.
Par temps de mondialisation, l’Amérique envoie également un signal fort aux autres compétiteurs : la première économie du globe devrait avoir, d’ici une décennie, une population active beaucoup plus saine, donc plus productive. Il sera bientôt fini, le temps où un entrepreneur mettait la clé sous la porte à cause d’une maladie aux coûts insupportables. Avec cette réforme, l’Amérique semble parachever un débat qui a eu lieu il y a déjà plusieurs décennies au sein des autres pays industrialisés.
Cette réforme représente également un pas en avant vers le défi du départ à la retraite des baby-boomers américains. Et depuis 2000, les coûts toujours en hausse des assurances n’ont cessé de faire stagner les salaires. Avec la mise en place de la réforme, les Américains devraient regagner du pouvoir d’achat.
D’autres législations suivront nécessairement. Or, pour imparfaite qu’elle soit, cette réforme fait du rêve de tant de générations de progressistes américains une réalité : la couverture maladie aux Etats-Unis n’est plus un privilège mais un droit, bel et bien.
Merci pour cet article très complet.
J'aurai deux questions en une tout de même : est ce qu'un jour tous les américains pourront y souscrire sans distinction de revenu comme en France ? est ce donc juste aujourd'hui une première étape indispensable pour y arriver ?
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