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Hillary Clinton, démocrate «hard power»

Niels Planel le 2 Décembre 2008 à 17:44

La rumeur avait tôt enflammé le tout Washington, et c’est donc officiel depuis hier : Hillary Rodham Clinton doit remplacer Condoleezza Rice à la tête du Département d’Etat dans la future administration de Barack Obama. Curieux choix, de prime abord, quand l’on songe que « la nouvelle aube du leadership américain » sera incarnée par une figure du passé face à laquelle Barack Obama a eu fort à faire.



compte Hillary Clinton, Flickr, licence CC
compte Hillary Clinton, Flickr, licence CC
Le démocrate semble également avoir fait un pied de nez à John Kerry, qui l'a pourtant rendu célèbre en 2004 en le choisissant comme keynote speaker à la Convention de Boston, et lui a apporté son soutien juste après la défaite du candidat dans le New Hampshire, en janvier 2008, pour divertir l'attention des médias et atténuer la portée de la victoire de Clinton à ce moment. Or, John Kerry semblait surtout intéressé par l’obtention de ce portefeuille. Quant à Hillary Clinton, elle doit également savourer quelque peu ce moment, puisque certaines rumeurs à Washington (décidément un sport local) affirment qu’elle a «passé son tour» lors de l’élection de 2004 pour faire place au candidat Kerry, un senior au sein de l’establishment démocrate… En offrant ce poste à l’ancienne Première Dame, Barack Obama s’est également privé des services d’un ancien rival, le gouverneur du Nouveau Mexique Bill Richardson (qui obtient finalement le portefeuille du Commerce), un homme plus à gauche, plus proche de l’aile pacifiste du Parti démocrate, et qui avait sans doute davantage de points communs avec le 44e président des Etats-Unis.

Curieux choix, disions-nous donc. Or, après avoir dévoilé le visage de son équipe économique, puis celui de son équipe de politique étrangère, Barack Obama laisse entrevoir une administration qui sera sans doute au centre gauche de l’échiquier politique. Pouvait-il en être autrement quand, avec 53% des suffrages lors de l’élection présidentielle, il a clairement reçu un mandat pour des réformes sérieuses, mais, opposé à un Parti républicain au plus bas dans le cœur des Américains, il n’a pas reçu l’assentiment de ses concitoyens pour bifurquer complètement à gauche ? De ce point de vue, Hillary Clinton semble un choix tout indiqué.

Et indéniablement, l’expérience, l’aura et la ténacité sont des qualités de la démocrate qui ont prévalu dans le choix de Barack Obama, elle qui a démontré tant d’acharnement lors des primaires démocrates, mais également une maîtrise de la politique lors de son élection au Sénat en 2000, et plus encore, de l’expérience en matière de sécurité nationale dès lors qu’elle a commencé à siéger à la Commission des affaires militaires de la même institution à partir de 2003. Aux yeux de l’opinion, elle a surtout incarné la figure de la force lors des primaires démocrates. Erreur politique qui lui a coûté en bonne partie la nomination de son parti, elle a soutenu George W. Bush dans l’entreprise irakienne dès 2002 quand Barack Obama, alors inconnu de la scène nationale, prononçait un discours dans lequel il s’opposait clairement à la guerre dans l’ancienne Mésopotamie. Mais tout au long de la campagne, elle refusera très fermement d’admettre son erreur pour n’apparaître faible à aucun moment. Et n’est-ce pas encore elle qui, il y a à peine plus d’un an, approuvait une résolution non contraignante adoptée au Sénat pour inscrire le corps des Gardiens de la Révolution iraniens sur sa liste noire d’organisations terroristes, allant plus loin que ses rivaux démocrates sur ce plan ? Les démocrates ont longtemps souffert d’un manque de crédibilité auprès des Américains sur la question de la sécurité nationale, qui leur préféraient donc les républicains. John McCain lui-même est resté le choix préféré des Américains quand on en venait à cet enjeu dans la campagne de 2008. Hillary Clinton devrait donc contribuer à rassurer l’opinion, elle qui n’a ainsi jamais hésité à se placer à la droite de son propre parti.

Or, alors que je commençais des recherches sur Barack Obama et l’évolution du Parti démocrate, je croisai, à Washington, en février 2007, une personne ayant travaillé dans l’entourage de Madeleine Albright. Celle-ci me conseilla sans détour de lire un ouvrage clé publié en 2006, Hard Power – The New Politics of National Security, pour comprendre la nouvelle approche de la sécurité nationale par un courant influent – précisément situé à droite au sein du Parti démocrate. Le nom de l’un des deux auteurs, Kurt Campbell, réapparut un peu plus tard dans la course à la présidentielle, puisque ce dernier a été au nombre des conseillers diplomatiques de Hillary Clinton dans la campagne.

Replacées dans le contexte de la défaite de John Kerry, qui a trébuché en 2004 sur le dossier de la sécurité nationale, les idées présentées dans cet ouvrage sont assez simples : pour le bien des Etats-Unis, estiment les auteurs, les démocrates doivent pouvoir faire entendre une voix forte sur la question de la sécurité nationale au travers d’un courant qui prendrait le nom de «Hard Power Democrats» (par opposition à la notion de soft power développée par Joseph Nye pour évoquer les atouts autres que la force) auquel les républicains modérés et les indépendants seraient invités à se joindre. Dans leur monde idéal, ces démocrates-là préfèrent opérer au travers des alliances et du Conseil de sécurité de l’ONU si possible et écoutent les vues des autres davantage que l’administration Bush ne l’a fait mais n’insistent pas pour obtenir l’approbation ou le soutien de l’opinion internationale en vue d’entreprendre certaines missions militaires. Décidés à en finir avec cette répugnance à risquer des vies américaines, qui a dominé la politique américaine de 1975 à 2000, admettant que les «Etats faillis» peuvent constituer des sanctuaires terroristes, ils approuvent l’usage de la force pour les missions de stabilisation ou de reconstruction. «Enfin, ils chercheraient, en développant leurs agendas de politique étrangère, à imiter en partie le manuel des néo-conservateurs au sens large, en se concentrant sur les grandes idées (big ideas) et une vision – sans avoir, cependant, ces tendances à l’unilatéralisme et ce manque de soin dans l’exécution dans les politiques qui ont caractérisé l’administration Bush». Et pour ceux qui n’auraient pas compris les prémices de leur pensée, le message est répété plus loin : «Les démocrates hard power, les indépendants et les républicains modérés devraient donc ne pas s’opposer à l’héritage de Bush tant sur le plan des idées que sur son sérieux, sa compétence et son exécution. Ils doivent également garder l’audace de cette administration tout en calmant son dédain fréquent à l’égard des alliés, des institutions et des traités (sans parler d’un certain nombre d’idées de son prédécesseur)».

Les deux auteurs détaillent d’ailleurs dans leur essai un certain nombre de politiques destinées à renforcer le Department of Homeland Security (Département de la Sécurité intérieure) créé par la présidence Bush et estiment que, en dépit de la menace qu’il fait peser sur les libertés civiles, le Patriot Act est une bonne législation, une sorte de «mise à jour» des mesures de sécurité qui était nécessaire à l’ère d’Internet et des téléphones portables. Il conviendra d’ailleurs de voir comment Janet Napolitano, nommée par Obama à la tête du Département de la Sécurité intérieure, réformera le Patriot Act, au moins dans les aspects qui portent atteinte aux libertés civiles.

Sur le fond, les idées présentées sont loin d’être identiques à celles de George Bush et de ses faucons. Les critiques ne manquent d’ailleurs pas, et stabiliser le Moyen-Orient passe ainsi, pour les auteurs, par la mise en œuvre d’un processus de paix entre Israël et la Palestine. Ou encore s’essaient-ils à appréhender la montée en puissance de la Chine différemment, par des systèmes d’alliances, davantage d’activisme diplomatique en Asie ou la préservation d’une présence militaire dans la région, ainsi que la nomination d’un spécialiste de l’Asie – et non plus seulement de l’Europe, de la Russie ou du Moyen-Orient – parmi les grands négociateurs diplomatiques américains. Il est également question d’une nouvelle stratégie de non-prolifération nucléaire, enjeu essentiel à l’heure du terrorisme mondial. Mais pour eux, le courant des démocrates hard power approuve plus ou moins la méthode et les grandes lignes de l’administration Bush.

Le livre lui-même constitue une grille de lecture de la ligne politique adoptée par Hillary Clinton de 2002 à 2008, ou plutôt, permet de mieux comprendre son discours, ses votes au Sénat et l’ensemble de sa campagne. Quand on a ces idées en tête, on n’est plus surpris, par exemple, d’entendre la candidate déclarer en avril 2008 que si elle est présidente et que Téhéran attaque Israël, elle «effacera» («obliterate») l’Iran de la carte, quand le candidat Obama, confronté aux mêmes interrogations, répond de manière tout aussi ferme mais plus diplomatique.

Effrayé par la politique néo-conservatrice menée par Bush à partir du 12 septembre 2001, un courant parmi les démocrates a décidé d’y répondre par une vision plus mesurée dans son approche mais présentant le même élan, au besoin, la même bellicosité. Hillary Clinton a su incarner à sa manière cette vision dans sa campagne pour obtenir la nomination du Parti démocrate.

Il y a fort à parier que l’on conseillerait aujourd’hui d’autres lectures que celles de Hard Power. Mais la question est maintenant de savoir comment cette aile du parti va composer avec un président Obama qui reste sans doute plus à gauche que sa future secrétaire d’Etat. S’il ne renoncera jamais à l’usage de la force s’il devait juger son emploi opportun pour la sécurité des Etats-Unis, l’homme s’est tôt affirmé être un homme de dialogue. «L’équipe des rivaux» (team of rivals) qu’il a voulu mettre en place sur le modèle du gouvernement d’Abraham Lincoln pourrait créer des tensions dans la gestion de la nouvelle politique extérieure de l’Amérique, dans laquelle Obama aura cependant le dernier mot. Mais la nomination d’Hillary Clinton, qui incarnera probablement une diplomatie musclée, signale également qu’après une longue, très longue campagne fort stimulante, le personnage Obama n’a pas fini de surprendre et continuera encore à susciter la curiosité – et, espérons-le, l’admiration – de beaucoup.

Le livre de Niels Planel, «Sur les pas d'Obama» est à paraître chez Hachette Littératures en janvier 2009.
Visionnez ou revisionnez la nomination d'Hillary Clinton au Département d'Etat par Barack Obama ici.



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