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Analyses & Interviews

G.O.P. : année zéro ?

Marjorie Paillon le 2 Mars 2009 à 14:27

Barack Obama entrant en fonction à la Maison Blanche, quelles sont les chances de survie du Parti républicain ? C'est à cette épineuse question que la revue Sens Public m'a demandée de répondre, à l'occasion de son numéro spécial de Février 2009. Crise économique, divorce entre la base conservatrice et les élus républicains, problème de renouvellement de l'électorat et des élites... Analyse de la pathologie du G.O.P. et pistes de réflexion pour que le mouvement conservateur reprenne du poil de la bête.



Flickr, bobster1985, licence CC
Flickr, bobster1985, licence CC
La messe évangélique est dite. Le Grand Old Party vient d’être désavoué après huit ans de règne d’une administration qui a fait des ravages au sein même de sa propre famille.

Au matin du 5 novembre 2008, le webzine Slate demande à six jeunes conservateurs – dont le sémillant éditorialiste à nœud papillon Tucker Carlson et l’auteur du brillant « Grand New Party » Ross Douthat – de se pencher sur les ruines encore fumantes du parti républicain (1). Un débat par email animé, qui témoigne de l’envie des républicains de comprendre leur échec, d’en tirer les leçons et corriger ces écueils pour la bataille de 2012. Des esprits vifs qui veulent éviter à tous les membres du parti de rejoindre le cimetière des éléphants.

Quand les traditionalistes appellent le fantôme de Ronald Reagan à la rescousse, Jim Manzi et ses amis réformistes préfèrent regarder vers le futur. L’entrepreneur demande instamment aux grands pontes du parti de mettre de côté l’idéologie pour revenir au pragmatisme. « Que devrait faire le GOP et plus généralement le mouvement conservateur dans les prochaines années ? » lance Manzi. « Se développer, se manifester et communiquer sur les solutions aux problèmes des classes moyennes. »

Ces classes moyennes et ouvrières, que les conservateurs avaient su attirer, comprendre, cajoler des années 70 jusqu’au milieu des années 2000, ne se reconnaissent plus dans ce parti drapé dans un néo-conservatisme sclérosant, devenu guerrier et dépensier. Le phénomène que Thomas Frank a si bien décrit dans son ouvrage phare What’s the matter with Kansas ? (3) se retourne peu à peu contre les républicains. Pour la première fois depuis l’élection de George W. Bush en 2000, ils ont trouvé sur la route vers la Maison Blanche un candidat démocrate qui assume son côté gauche décomplexée.

Car cet échec du Parti républicain à la présidentielle de 2008, c’est avant tout la fin d’une dialectique entre pro et anti intervention de l’Etat. La crise économique qui touche les Américains est peut-être sur le point de transformer ces adeptes du limited governement en interventionnistes heureux et fiers de l’être. Loin de nous l’idée de prétendre que les 9e et 10e amendements feront l‘objet d’une réécriture prochaine, mais l’élection de Barack Obama pose bel et bien un problème de positionnement idéologique des citoyens américains, et donc, par conséquent, d’identité du Parti républicain.

L’économie m’a tuée…
« Les fondamentaux de l’économie sont encore solides. » John McCain prononce cette phrase le 15 septembre 2008, alors que la bourse américaine dégringole et que les grands noms de Wall Street sont à l’agonie. La banque Lehman Borthers met la clé sous la porte, l’Amérique a perdu 605 000 emplois en un an et 9 800 maisons sont saisies chaque jour. « Les fondamentaux de notre économie sont solides. » Une phrase qui va signer l’arrêt de mort du candidat McCain dans la course à la Maison Blanche. L’homme a la réputation de dire ce qu’il pense. Mauvaise pioche. En quelques heures, les écueils économiques du candidat républicain refont surface : ses lacunes en la matière qu’il reconnaît bien volontiers, les mots malheureux de son conseiller Phill Gramm déclarant au Washington Times que les américains sont « en état de récession mentale » au cœur de l’été 2008 (4). John McCain, qui a pourtant été l’un des deux seuls sénateurs républicains à voter contre les baisses d’impôts de George W. Bush (5), endosse malgré lui l’échec économique de l’administration sortante. Celle qui n’a pas su voir venir la crise la plus importante depuis 1929.

Pour montrer aux électeurs indépendants et aux républicains modérés – qui l’ont porté sur les fonds baptismaux de l’investiture du G.O.P. – qu’il n’a rien perdu de son esprit rebelle, le maverick McCain décide alors à 24 heures du premier débat présidentiel de suspendre sa campagne. Le sénateur de l’Arizona propose d’aller en personne à Washington pour négocier avec les émissaires républicains et démocrates du Congrès. Il veut être celui qui trouvera un compromis pour que la Chambre des représentants vote le plan Paulson. Un plan de sauvetage de l’économie américaine se chiffrant à 700 milliards de dollars. McCain met sa campagne en péril. Il le sait. Mais la tête brûlée du Sénat veut tenter le tout pour le tout. Le résultat est cinglant. Le plan Paulson I est rejeté par la Chambre des représentants par 228 voix contre 205. Des votes d’opposition au plan qui proviennent en majorité du camp républicain. John McCain apparaît alors comme un vieux général ne sachant pas tenir ses troupes. Washington est en état de vacance du pouvoir. La famille républicaine ne reconnaît pas l’autorité de son propre candidat.

Le divorce de la base contre les élus
Les élus font grise mine. Ils ne sont pas les seuls. La base conservatrice est en colère. Pour la première fois dans une campagne électorale, le nominé du parti se paye le luxe de se faire remettre à l’ordre par ses militants. McCain a certes fait un compromis en donnant aux électeurs républicains Sarah Palin, l’incarnation de leurs valeurs traditionnelles. Mais ces conservateurs pur sucre sont mécontents. Et ils le font savoir. En meeting dans le Wisconsin et au Minnesota, John McCain doit faire face à une rébellion de ses supporters, et ce à vingt jours du scrutin. On lui reproche de ne pas se servir des scandales du pasteur Jeremiah Wright, des « relations » entre Barack Obama et l’ancien membre des Weather Underground William Ayers, de ne pas mettre sur la table l’affaire de fraude de l’association ACORN… Bref, de ne pas utiliser les armes traditionnellement dégainées par le Parti républicain. Mais McCain ne veut pas déterrer cette hache-là de guerre. Il a lui-même été victime des méthodes de Karl Rove lorsqu’il faisait campagne en 2000 contre George W. Bush pour l’investiture républicaine. Et il s’en souvient. Ce refus de McCain traduit bien un divorce entre la base et la tête du parti.

Sarah Palin, la madone du peuple conservateur
Pourtant, pour être plus près de sa base, McCain va faire un choix, un peu à contre-cœur. La nomination de Sarah Palin en tant que colistière est dictée par une volonté d'apaisement, nécessaire à McCain pour montrer à la base conservatrice du Parti qu'il ne l'oublie pas. Un coup médiatique qui a galvanisé un temps le GOP lors de la convention de Minneapolis. Mais qui retombe comme un soufflet dès les premières sorties officielles du gouverneur de l’Alaska. Cependant, Palin devient peu à peu l’héroïne du petit peuple conservateur des villes rurales et du sud du pays, de ceux qui se méfient des effets de manche des politiciens de la côte Est, abhorrent le life style de la côte Ouest, vomissent la logorrhée des médias jugés trop libéraux. « Sarah » le sait, et exalte dans ses discours « l’Amérique des petites villes », la dure, la vraie contre celle des « mégapoles » où le liens social et les valeurs traditionnelles made in US se perdent. Elle ressuscite en somme la théorie des deux Amériques ; celle du centre et du Sud qui voterait républicain contre celle des côtes et du Nord qui donnerait ses voix aux démocrates. Une stratégie des rednecks, mais qui va s’avérer bien suicidaire pour le GOP.

Une modification de la sociologie électorale qui nuit au GOP
En effet, si John McCain a obtenu ses meilleurs scores le 4 novembre dans les Appalaches et les Etats du Sud, Barack Obama a excellé dans les zones urbaines. Or, ces nouvelles mégalopoles sont le berceau d’un électorat multiculturel et multiracial en développement. Selon le Pew Research Center , les Etats-Unis compteront 483 millions d’habitants d’ici à 2050. 82% de l’augmentation de la population sera due aux nouveaux immigrants ainsi qu’à leurs enfants nés sur le sol américain. Une immigration essentiellement hispanique. La projection du Pew Research Center affiche pour 2050, 47% de Blancs contre 29% d’Hispaniques, 13% de Noirs et 9% d’Asiatiques (6). Des minorités qui se tournent de plus en plus vers le Pari démocrate. Tous les dix ans, 22 millions de nouveaux électeurs potentiels entreront dans le cycle électoral. Une bonne nouvelle pour le recrutement de futurs électeurs démocrates, mais qui l’est moins pour les républicains.

En 2004, George W. Bush avait failli gagner le vote Latino. Mais après l’élection du 4 novembre 2008, le G.O.P. ressemble de plus en plus à un parti d’électeurs âgés et blancs. Les conservateurs doivent donc changer de stratégie pour être plus présent dans les villes et adapter leurs propositions et leur discours à une Amérique qui se métisse.

La bataille des cerveaux
Mais le plus grand défi du G.O.P. est peut-être le renouvellement de ses idées. En 2008, le parti de l’éléphant a incontestablement perdu la bataille des cerveaux (7). Barack Obama a remporté le vote des diplômés par 2 points, une catégorie que George Bush avait très largement séduite il y a 4 ans en battant John Kerry de 6 points. Obama fait une OPA auprès des diplômés de 3e cycle et conquit leur vote par 18 points. Quant aux ménages gagnant plus de 200 000 dollars par an, ils ont eux aussi voté Obama en masse. Le divorce entre l’intelligentsia et le Parti républicain est entériné.
Une mutinerie des élites qui aura pris 8 ans, et abouti à la défaite de John McCain, alors qu’elle voulait sanctionner George W. Bush. Le 43ème président des Etats-Unis préférait écouter son cœur de compassionate conservative en 2000 plutôt que sa tête. Il a ainsi amorcé un tournant anti-intellectuel au sein du parti qui risque fort de l’handicaper à l’avenir. Le parti de Ronald Reagan est devenu celui de Rush Limbaugh et Sean Hannity.


La marque du GOP n’a pas su se renouveler, son message est brouillé. La défaite de 2008 n’est donc pas tant à faire porter à John McCain qu’au parti lui-même. Le sénateur de l’Arizona est peut-être même le meilleur candidat que les républicains pouvaient espérer pour porter leurs couleurs après 8 ans d’administration Bush. Mais le candidat maverick a mené une campagne schizophrène jusqu’au bout. Pris en tenaille au sein de sa propre équipe entre les pro-McCain, qui voulaient raviver les couleurs indépendantes et réformistes de leur candidat, et les ersatz de Karl Rove, qui réclamaient un retour à une campagne plus agressive, John McCain n’a jamais pu être vraiment lui-même. Sa liberté, il l’a retrouvée le soir même de l’élection de Barack Obama. Dans son discours de concession de victoire au candidat démocrate, on sentait enfin un McCain en accord avec lui-même, digne et au-dessus des lignes des partis. Trop tard. Le vieux sénateur tête brûlée aurait peut-être pu réconcilier le Parti républicain avec lui-même. C’est maintenant un parti sans réel leader qui doit se reconstruire et envisager son avenir politique.
Pour cela, il faudra que les réformistes du parti gagnent leur bras-de-fer contre les traditionalistes. Mais ces derniers restent les détenteurs des clés idéologiques, stratégiques et effectives du GOP. Quatre années de mutation s’ouvrent donc pour les républicains.

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(1) The Conservative Crackup, email debate with Tucker Carlson, Ross Douthat, Jim Manzi (…), Slate, 05/11/2008
(2) A Return to Reaganism Won't Be Enough, email by Jim Manzi in « The Conservatisme Crackup », Slate, 05/11/2008
(3) What’s the matter with Kansas ? How Conservatives Won the Heart of America , Thomas Frank, 2004
(4) Interview donnée par Phill Gramm le 09/11/08 au Washington Times
(5) ... le second étant le républicain Lincoln Chafee, sénateur du Rhode Island de 1999 à 2007. Il a quitté le Parti républicain au cours de l’année 2008 pour soutenir la campagne de Barack Obama.
(6) Etude de Jeffrey Passel et Vera Cohn, U.S. Population Projections : 2005-2050, Pew Research Center, Etats-Unis, février 2008.
(7) Demographics shifting, but GOP isn’t, Robert E. Lang, Politico, 19/11/08

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Retrouvez les Cahiers de Sens Public.
Numéro 9 - Février 2009 "Obama - Hope"
Au menu de cette édition, les analyses de Niels Planel, Gérard Wormser, John B. Judis, Saskia Sassen, André Schiffrin et Daniel Strugeon.



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