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Barack Obama, illustre et inconnu

Niels Planel le 6 Octobre 2008 à 07:58

Lecture de «Obama : From Promise to Power» de David Mendell (Amistad Harper Collins Publishers, 2007). Contrairement à ce que pourrait laisser imaginer la notoriété mondiale du candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine de 2008, Barack Obama, les livres publiés à son sujet aux Etats-Unis ne sont pas si nombreux, et trop souvent éclipsés par ses propres ouvrages, «Dreams from my Father» et «The Audacity of Hope».



Barack Obama, illustre et inconnu
Il y a bien «The Faith of Barack Obama», publié à l’été 2008 et signé de cet auteur qui avait loué la foi de George W. Bush. Ou encore «Obama Nation», rédigé par Jerome Corsi, celui-là même qui avait co-écrit un ouvrage destiné à torpiller la campagne de John Kerry en 2004. Mais ce sont là des travaux qui dissimulent mal leur portée politique. A cet égard, «Obama: From Promise to Power» s’impose comme une référence plus honnête, et l’aisance avec laquelle il a été écrit ne fait qu’ajouter au plaisir de découvrir une biographie quelque peu différente de l’histoire qu’a imposée la campagne du sénateur de l’Illinois au monde médiatique dans un but éminemment stratégique.

L’intérêt du livre n’est d’ailleurs pas logé tant dans ces aspects biographiques que le candidat métis a lui-même détaillés dans ses propres écrits, que dans le portrait du politicien idéaliste mais ambitieux, parfois naïf mais également rusé et calculateur, que David Mendell, journaliste au Chicago Tribune, parvient à reconstituer pour l’avoir suivi durant plusieurs années et pour avoir construit son travail en le fondant sur de longs entretiens avec ses proches, mais également avec Obama lui-même.

«Obama, sans aucun doute possible, est imprégné d’un sens profond de la justice économique et sociale», explique ainsi le journaliste. Avant de nuancer : «C’est un politicien exceptionnellement doué qui, au long de sa vie, a été capable de faire voir en lui très exactement ce que des personnes d’horizons très variés voulaient voir» (p. 6). Ce sont là les deux lignes entre lesquelles oscille la biographie de Mendell. On découvre ainsi un homme profondément attaché à un objectif moral, pour avoir grandi sous l’influence de sa mère, une progressiste dans l’âme, mais également le personnage «impérieux», «irritable», «satisfait de lui-même», «piquant» que sait être Obama, des qualités «exacerbées par les énormes pressions de sa carrière, qu’il s’est imposées à lui-même» (p. 7). C’est également de cette mère qu’il semble tenir cette vision optimiste d’un genre humain plein de compassion et de générosité, et dont il a plus tard trouvé à tirer ce thème de la «réconciliation». L’on regrette d’ailleurs que le journaliste du Chicago Tribune n’ait consacré que trop peu de pages à décrire la mère du candidat quand il explique ainsi l’influence décisive qu’elle a eue dans la formation de son caractère.

A suivre Mendell, on assiste à la naissance de l’esprit progressiste d’Obama. Hawaï et l’Indonésie, les deux îles qui ont vu Obama grandir, sont remises en perspective pour permettre de mieux saisir le personnage. «Je pense que l’Indonésie m’a rendu davantage conscient de la bénédiction d’être citoyen américain, mais aussi des manières dont le destin peut déterminer les vies d’enfants, de telle sorte que l’un finit fabuleusement riche et l’autre finit extrêmement pauvre», confiera d’ailleurs Obama (p. 33). Au-delà, c’est son arrivée à New York, son passage à l’université de Columbia qui va le faire mûrir intellectuellement, le jeune homme choisissant alors de vivre comme un moine reclus pour dévorer des «tonnes de livres» (p. 59). Lors de son arrivée à Chicago peu après, où il s’engage dans les quartiers pauvres, on apprend qu’il tient un journal de ses observations et que «sa vie quotidienne s’apparentait tant à celle d’un écrivain que certains parmi ses collègues travailleurs sociaux se demandaient s’il avait choisi cette activité pour trouver de la matière pour sa version à lui du grand roman américain» (p. 65). Or, c’est bien ces années-là qui ont contribué à modeler l’intellect de cet homme aux discours pétris de références à l’histoire et aux engagements de son pays. Obama découvre également à Chicago le pouvoir immense des églises dans ces communautés délaissées et fragmentées, et la concurrence féroce qui existe également entre les différentes chapelles. On devine aisément pour quelles raisons il a rapidement décidé de se rattacher à l’une d’elles, et pourquoi deux décennies durant l’homme est resté proche d’un révérend aux propos parfois très polémiques, comme on l’a découvert en 2008.

Mais il y a surtout cette indigence des petites gens. Œuvrer à changer le quotidien est difficile. A Chicago comme ailleurs, les entreprises et les puissants ont leurs avocats. Et Obama découvre soudain le pouvoir transformateur de la politique : Harold Washington, le premier maire noir de Chicago, peut, par ses décisions, mille fois plus que lui, simple community organizer. D’un coup de plume qui est comme un immense levier, c’est le maire d’une ville qui change les choses, a le pouvoir d’améliorer la vie de ses habitants. Or, en se penchant sur le CV d’Harold Washington, le jeune Barack Obama découvre ce qui manque à son propre parcours : la connaissance du droit.

Son éveil à la politique date de cette période, et s’affirmera davantage encore à Harvard, où Obama s’inscrit pour apprendre le droit. Et le candidat à la présidentielle de 2008 s’est montré intéressé par la politique dès l’âge de 27 ou 28 ans, sous l’influence de ce maire : «Le mandat d’Harold Washington avait à ce point impressionné Obama que, dans sa tête, la mairie de Chicago était le job politique le plus important dans le pays», écrit Mandell (p. 92). Le journaliste étaye cette idée au travers du témoignage d’une ancienne camarade d’Obama : «Il voulait être maire de Chicago, et c’est tout ce dont il parlait quand il s’agissait de charge publique. Il n’a jamais parlé du Sénat américain ; il n’a jamais parlé de devenir gouverneur. Il parlait seulement de devenir maire, parce qu’il pensait que c’est vraiment là que vous avez un impact. C’est là que vous pouvez faire la différence dans la vie de ces gens auprès desquels il avait passé ces années à travailler. Il aurait pu partir sous les hourras, mais ces gens demeuraient sa mission».

Et puis, il y a la rencontre avec sa future femme. La rédaction de son premier livre, la pratique du droit. Rien de tout cela ne change réellement la vie sociale de la communauté afro-américaine de Chicago. Arrive donc le temps de la politique. La naissance d’une ambition. Et un thème porteur, déjà : le multiculturalisme et son formidable potentiel, l’idée de bâtir des ponts entre les hommes de toutes les races. David Mendell retrace avec force talent l’arrivée d’Obama dans la politique de Chicago, lorsque il décide de décrocher un poste au Sénat de l’Illinois – et y parvient en 1995. Et se retrouve législateur au sein de l’opposition – le Parti démocrate se trouve mis en minorité de longues années durant. Obama ne peut donc que peu de choses. La frustration est latente. En 2000, il échoue lamentablement à se faire élire à la Chambre des Représentants. Après cet échec cuisant, l’homme est abattu. Une vie «normale» le guette. Cela l’angoisse profondément, le consume. Un proche témoigne : «Il parlait toujours du train de New Rochelle, ces trains qui transportent leurs passagers vers et hors de New York, et il ne voulait pas être dans l’un de ces trains tous les jours. L’image d’une vie, non pas d’une vie dynamique, mais d’une vie routinière, où l’on fait les choses mécaniquement… Cela l’effrayait» (pp. 148-9). Il se décide à tâcher de décrocher une place au Sénat des Etats-Unis.

L’ouvrage est bien sûr riche en anecdotes qui permettent de mieux cerner la personnalité du candidat afro-américain. Ainsi, lorsque sa femme est furieuse de voir son mari se lancer dans une nouvelle campagne alors que les finances de la famille ont touché le degré zéro, le mari répond : «Eh bien, je vais écrire un livre, un bon livre» (p. 151). Obama ne croyait pas si bien dire : son deuxième livre se vendra à des millions d’exemplaires, garantissant à sa famille un avenir prospère ! Ou comment ne pas retenir son rire lorsque l’on lit comment, à de trop nombreuses reprises, le métis essaie de dissimuler son tabagisme à David Mendell, de peur que cette image ne lui nuise publiquement, et qui, alors qu’il empeste le tabac froid, va, l’air de rien, ainsi qu’un enfant aux doigts pleins de confiture qui nierait avoir jamais mis ses mains sur un pot.

On y découvre également l’envers de la décision de prononcer un discours, décisif pour sa carrière, contre la guerre en Irak en octobre 2002, qui relevait pour beaucoup d’un calcul politique (dans l’espoir de plaire aux électeurs démocrates en vue du siège au Sénat), tout comme l’étaient celles de John Kerry, John Edwards ou de Hillary Clinton, qui paieront tous trois d’une défaite politique leur soutien à la guerre de George W. Bush (p. 174).

A lire David Mendell à la veille de la présidentielle de 2008, on s’étonne d’ailleurs de ce que sa campagne pour le Sénat des Etats-Unis ressemble étrangement à celle d’aujourd’hui. Mais qu’importe ! Les médias américains n’ont pas, ou peu, de mémoire. En effet lors des primaires de début 2004, Obama entreprend d’abord de séduire les Afro-américains et les élites libérales vivant en ville, ainsi que les jeunes étudiants. Or, ce sera cet électorat qui lui restera fidèle face à Hillary Clinton en 2008 ! Du reste, «Yes, we can», cette affirmation qui est égrainée au long du discours qu’il prononce le 8 janvier 2008, dans le New Hampshire, cette affirmation, il la reprenait dès sa campagne de 2004 (p. 229). Et, après avoir décroché la nomination, il se repositionne immédiatement au centre de l’échiquier politique pour plaire à l’électorat de l’Illinois dans son ensemble. Précisément ce qu’il fait dès juin 2008.

Enfin, l’on dévore les pages du journaliste de Chicago quand il narre le processus de rédaction de ce discours qui a propulsé Barack Obama sur le devant de la scène politique américaine (p. 270-271), ou quand l’on apprend (p. 268-269) les raisons qui ont poussé le Parti démocrate à offrir à cet inconnu d’avoir son quart d’heure de gloire à la Convention de Boston en 2004 : en effet, les démocrates cherchaient alors un jeune représentant des minorités, et Barack Obama avait le profil exact. John Kerry, qui allait être intronisé à cette Convention, avait déjà rencontré par deux fois Obama, et avait été impressionné à chaque reprise par son aisance et sa capacité à communiquer. En outre, l’idée qu’il pouvait bien, en remportant un siège au Congrès, devenir le troisième sénateur noir élu au suffrage populaire lui offrait une aura supplémentaire. Ces raisons ont suffi à lui donner la possibilité de s’exprimer lors de l’événement. Et la suite n’est que trop connue.

Incontestablement, la lecture d’ «Obama: From Promise to Power» s’impose à quiconque souhaite se faire une idée plus précise de ce personnage ambitieux et humain avant toute chose, loin des portraits trop idéalisés qui ont trop rapidement fait de Barack Obama ce demi-dieu très éloigné des contingences terrestres – une image qui ne pourra que décevoir tout un chacun quand viendra le temps des décisions politiques.


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Article publié dans le cadre du partenariat avec Sens Public. Tous droits réservés.
La note de lecture peut également être téléchargée ci-dessous au format PDF.

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