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Balle au centre : l’élection de 2008 se joue-t-elle du côté des indépendants ?

Niels Planel le 15 Septembre 2008 à 07:55

Lecture de "Declaring Independence" de Douglas E. Schoen (Random House, 2008). Comprenons-nous : les indépendants comptent ! Et à cet égard, Declaring Independence est un livre qui vaut d’être lu pour comprendre ce cycle électoral. Le sous-titre de l’ouvrage de Douglas Schoen se veut être une prophétie qui pourrait avoir de lourdes implications pour la matrice politique américaine si elle devait être confirmée sur les années à venir, puisque l’auteur n’annonce rien moins que « le début de la fin du système bipartite ».



Balle au centre : l’élection de 2008 se joue-t-elle du côté des indépendants ?
Aujourd’hui encore, nombreux sont les démocrates à penser qu’Al Gore a été défait en 2000 en partie à cause des centaines de milliers de voix que le troisième candidat dans la course, Ralph Nader, avait obtenues en Floride. De son côté, Ross Perot a marqué la mémoire des républicains en facilitant la victoire de Bill Clinton en 1992. Et en 2008, l’indépendant Ralph Nader, encore lui, ou le libertarien Bob Barr, voire même la candidate des Verts Cynthia McKinney ou le candidat du Parti de la Constitution Chuck Baldwin, pourraient avoir, chacun à leur manière, un impact, même marginal, sur les fameux « swing states », où l’électorat flottant est si important. Ce fut d’ailleurs là une sérieuse mise en garde d’Andrew Kohut, le président du Pew Research Center for the People and the Press. Enfin, le maire de New York, Michael Bloomberg, eût pu assurément bouleverser la trajectoire de l’élection, se fût-il présenté cette année…

Douglas Schoenpart d’un constat simple : mécontentés par le statu quo politique, par les républicains autant que par les démocrates, les Américains cherchent aujourd’hui des alternatives. Après presque trente ans de déchirements, les électeurs veulent des solutions à leurs problèmes et cherchent des candidats consensuels. C’est aussi, sans doute, la raison pour laquelle les candidats de l’establishment démocrate, comme Hillary Clinton, ou républicain, comme Mitt Romney, ont eu du mal à s’imposer dans leurs primaires respectives, surtout quand elles étaient ouvertes aux électeurs indépendants.

Allant contre l’orthodoxie politique, Douglas Schoen plaide dans son ouvrage en faveur de l’émergence d’un troisième candidat au travers d’un exposé qui n’eût pas démérité d’avoir quelques dizaines de pages de moins. Ecrit parfois un peu trop à la hâte pour prouver sa thèse, le livre s’impose pourtant comme un manuel pour candidats indépendants – et ce n’est pas un hasard si son auteur est également un consultant du puissant maire de New York, Michael Bloomberg.

Pour Schoen, le mécontentement des Américains cette année a plusieurs causes : les salaires stagnent, les délocalisations blessent, l’inflation se fait sentir cruellement, la Sécurité sociale craque et devenir propriétaire devient de plus en plus difficile. Or, les élites politiques ne trouvent aucun remède à ces problèmes. La confiance de la classe moyenne en l’action du gouvernement est même au plus bas depuis trente cinq ans. Les citoyens veulent donc des solutions à ce que l’auteur appelle des « enjeux postpartisans » (p. 34), des défis majeurs qui dépassent les clivages de droite et de gauche. Ainsi, l’emploi, les retraites, la santé, le réchauffement climatique, l’immigration ou l’éducation sont quelques uns de ces dossiers qui peuvent bien trouver un début de réponse consensuelle, estime une majorité d’individus. Et c’est bien dans ce contexte, affirme Douglas Schoen, qu’un candidat indépendant peut espérer s’imposer.

En fait, l’histoire des Etats-Unis a vu de nombreux candidats de partis tiers faire de l’ombre aux candidats des deux principaux partis politiques, comme Strom Thurmond, George Wallace, John Anderson ou Ross Perot. En un sens, Theodore Roosevelt est même le premier à avoir eu un impact majeur sur le courant indépendant lorsqu’il a perdu la nomination du Parti républicain en 1912 et a décidé de tenter sa chance en emportant ses délégués, sous la bannière des « Bull Moose Progressives » (p. 52). Ce point aide peut-être également à comprendre pourquoi le candidat républicain John McCain s’y réfère désormais souvent, lui qui tente de séduire l’électorat du centre. De son côté, dès les années 1960, George Wallace a bouleversé le devenir du Parti démocrate en s’imposant comme un démocrate du Sud fermement opposé aux politiques de déségrégation initiées par les élites progressistes, cause principale de la désaffection des Blancs méridionaux à l’endroit de la gauche américaine et facilitant ainsi la récupération de cette région par un Parti républicain alors en quête d’une nouvelle majorité.

Depuis, les candidats indépendants sont devenus la bête noire des deux principaux partis. Si aucun d’eux ne s’est réellement imposé à ce jour, leur influence sur le cours d’une élection est manifeste, et ils permettent également d’orienter le débat politique dans un sens comme dans l’autre. Si Bill Clinton s’est fait le chantre de la rigueur budgétaire en 1995, ce fut pour couper l’herbe sous le pied à un Ross Perot qui avait trouvé un thème porteur pour séduire l’électorat américain. « Et c’est là mon assertion que, peu importe si un indépendant remporte une élection ou non, la seule présence d’un tel candidat vivifie le débat politique et encourage très vraisemblablement le consensus et la conciliation », insiste l’auteur (p. 68).

Plus que tout, les candidats indépendants ont, en ce début de 21e siècle, la possibilité de surmonter les obstacles majeurs du passé pour s’imposer sur le devant de la scène politique : car désormais, l’émergence d’Internet change la donne. En effet, les deux principaux partis avaient pour eux d’avoir des atouts en termes de communication (l’accès aux médias) et de finances (la capacité de mobiliser des fonds colossaux), empêchant tout autre candidat de faire campagne à l’échelle nationale. Mais ces barrières tombent peu à peu. Howard Dean, en 2004, ou, lors de cette campagne, Barack Obama et le républicain métamorphosé en libertarien Ron Paul ont prouvé que recevoir des contributions n’était pas que le luxe des candidats de l’establishment, tant s’en faut. L’Internet permet également de contourner les médias majeurs et de décentraliser les campagnes à l’échelle du pays pour avoir des équipes motivées dans de nombreux Etats de l’Amérique. « Cela peut apparaître utopique, mais de bien des manières, les gens ont maintenant leurs propres presses », prévient même Douglas Schoen (p. 93). Et si « l’âge de la télévision n’est pas fini, […], l’Internet, avec tout son potentiel interactif, a commencé de prendre sa propre place parmi les techniques de communication dominantes », ajoute-t-il (p. 97). En outre, il est désormais plus facile pour des candidats indépendants d’avoir accès aux urnes en faisant circuler des pétitions sur la Toile – alors même que ce fut longtemps une barrière majeure à surmonter dans de nombreux Etats.

Tous ces éléments devraient donc permettre à l’avenir l’émergence de candidats indépendants influents, estime l’auteur, qui va jusqu’à présenter des stratégies qu’ils pourraient adopter dans l’un des derniers chapitres, relevant au passage qu’ils ont également la possibilité de devenir de véritables « kingmakers » (p. 166), d’influencer le résultat d’élections dans certains Etats clés. Du reste, l’aisance avec laquelle un politicien inconnu peut sortir de l’ombre en quelques jours (Barack Obama en 2004, Sarah Palin en 2008) devrait également faciliter les choses pour eux. Douglas Schoen voit évidemment la possible émergence de Michael Bloomberg comme la meilleure manière d’illustrer la thèse de son livre (p. 175) – même s’il avoue que le maire de New York lui a confié, dès l’été 2007, qu’il ne chercherait pas à faire campagne pour la présidence. D’autres noms sont cités, comme celui du républicain Chuck Hagel, fermement opposé à la guerre en Irak, envers et contre son propre parti. Les candidatures de Barack Obama et de John McCain sont également analysées avec soin, alors même que le livre a été publié bien avant leurs nominations respectives. Et l’auteur de rappeler que « la fibre indépendante de McCain était sentie si fortement qu’il avait sérieusement été considéré comme un possible colistier de John Kerry en 2004 » (p. 204).

Si son étude est aussi riche en suppositions qu’en documentation, Schoen a cependant sous-estimé la capacité des deux partis principaux à se choisir des candidats proches des indépendants en 2008. Barack Obama et John McCain ont en effet en commun d’avoir été les candidats des primaires qui ont été le plus proche du centre de l’échiquier politique et de se présenter, d’une certaine manière, comme des esprits indépendants de leur parti. En achevant son livre sans doute à l’automne 2007, Douglas Schoen a presque pressenti ce point au travers d’un curieux pronostic, estimant en effet qu’« un troisième ticket Obama-McCain ou McCain-Obama aurait été tout aussi crédible que toute autre combinaison que les démocrates ou les républicains auraient pu monter » (p. 205).

D’ores et déjà, en optant pour Sarah Palin comme colistière, John McCain a montré qu’il était un vieux routier de la politique : D’un côté, il fortifie sa base grâce à une femme qui est devenue la nouvelle icône des républicains en aussi peu de temps qu’Obama est devenu l’espoir de son parti quatre ans plus tôt. De l’autre, il tente de se présenter comme un réformateur pour séduire l’électorat indépendant et détacher son personnage de la présidence impopulaire de George W. Bush. The Economist rappelle en effet que le candidat républicain doit remporter 55% de l’électorat indépendant et 15% de l’électorat démocrate, en plus de sa base, pour remporter l’élection du 4 novembre. Au demeurant, Gallup indiquait pour sa part que la stratégie de McCain semblait payer au sortir de la Convention républicaine.

Cette année encore, de nombreux Etats sont susceptibles d’être affectés par les indépendants. Typiquement, 40% des électeurs du New Hampshire en sont, et John McCain a de bonnes chances de faire des percées alors que la campagne d’Obama n’est guère optimiste quant à ses atouts dans l’Etat où Hillary Clinton avait précisément fait son grand retour le 8 janvier 2008. Mais Bob Barr pourrait également déstabiliser les calculs du républicain en s’imposant comme une figure solide dans cet Etat, ainsi qu’en Caroline du Nord (où Obama cherche à se montrer compétitif) et en Floride. Et McCain pourrait également perdre la Géorgie à cause du candidat libertarien, dont le pouvoir de nuisance semble sous-estimé dans les analyses des médias. De son côté, Ralph Nader pourrait gagner quelques voix dans le Nevada, que le candidat démocrate tente pourtant de faire pencher en sa faveur, aussi bien qu’en Pennsylvanie (au détriment de John McCain) ou dans le Nouveau Mexique (en drainant des soutiens des deux camps principaux) .
Quoi qu’en disent les sondages, occulter cette dimension de l’élection cette année serait commettre une grave erreur.

Vous pouvez vous procurer "The Argument" en cliquant sur la vignette ci-dessous ou en vous rendant dans la librairie en ligne d'Ilovepolitics.


Article publié dans le cadre du partenariat avec Sens Public. Tous droits réservés.
La note de lecture peut également être téléchargée ci-dessous au format PDF.

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