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Après l'élection d’Obama : quel avenir pour les partis républicain et démocrate aux Etats-Unis ?

B. Courmont le 13 Novembre 2008 à 09:54

Par Barthélémy Courmont et Colin Geraghty, chercheurs à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Si le déroulement de la campagne présidentielle aux Etats-Unis a suscité beaucoup d’intérêt à travers le monde, et si la victoire d’Obama fascine par son caractère historique, la victoire des Démocrates aux élections législatives, nettement moins commentée par les médias étrangers, n’en revêt pas moins une importance capitale, et consacre l’échec général du parti républicain.



Après l'élection d’Obama : quel avenir pour les partis républicain et démocrate aux Etats-Unis ?
En consolidant leur majorité dans les deux chambres, les Démocrates ont prolongé le mouvement commencé en 2006 pour effacer toute séquelle de la « vague conservatrice » de 1994. Face aux orientations perçues comme ultra libérales (au sens américain) de l’administration Clinton, le parti républicain était alors parvenu à remporter 54 sièges à la Chambre des Représentant, mettant fin à cinquante années consécutives de majorité démocrate. Cette parenthèse semble désormais refermée. Certains commentateurs parlent ainsi d’une vague démocrate en deux mouvements, le premier en novembre 2006, et le deuxième le 4 novembre 2008. Or les rapports de force aujourd’hui sont tels que même si une vague semblable à celle de 1994 se produisait en 2010, elle ne serait pas suffisante pour ramener les Républicains à une position majoritaire. En réalité, la déroute infligée au Grand Old Party (GOP – parti républicain) dépasse les chiffres, et paraît plutôt s’apparenter à un véritable désaveu d’un parti conservateur avec lequel l’Amérique ne parvient plus à s’identifier, un parti qui n’a présenté aucun candidat ou candidate issu(e) d’une minorité lors de ces élections, et qui ne compte aucun Afro-Américain parmi ses élus nationaux. Un parti qui n’a pas su prendre la mesure des changements dans la société américaine, que la victoire de Barack Obama a incarné.

Karl Rove pensait après la réélection de Bush en 2004 que le conservatisme s’était installé de façon durable dans le paysage politique américain. Les deux élections suivantes lui donnèrent tort. Mais cette défaite est-elle seulement un revers politique, un rejet des politiques menées par l’administration Bush, ou bien traduit-elle une crise plus profonde d’un parti républicain aux visages multiples et peu compatibles les uns avec les autres, à l’image des divergences entre John McCain et Sarah Palin ? Cette crise identitaire a été aggravée par la déchirure interne du parti, avec l’éclatement cet été de ce qui constituait la base commune du parti depuis 1980, l’unique référence capable de maintenir unis les différents courants conservateurs, à savoir le « small government » de Reagan, mis à rude épreuve face au plan de sauvetage des institutions financières américaines finalement adopté après avoir été rejeté une première fois, qui fait intervenir l’Etat dans l’économie à hauteur de 700 milliards de dollars. A la constance d’Obama et l’espoir du parti démocrate s’opposerait, de façon symbolique, les changements de direction fréquents de la campagne de McCain et, désormais, les débuts d’une traversée du désert pour son parti. Mais cette vision mérite toutefois d’être nuancée, et il faudra prendre la mesure des succès de l’administration Obama pour voir dans quelle proportion l’avantage du pari démocrate pourrait lui permettre de s’imposer durablement à Washington.

Le recul du parti républicain

On le sait, le choix inattendu de Sarah Palin comme vice-présidente visait à mobiliser la base du parti républicain, jusqu’alors réservée dans son soutien à McCain. Cependant, son poids plus important que prévu a polarisé les débats et occasionné un virage à droite qui a probablement coûté au sénateur de l’Arizona une partie de l’électorat indépendant peu réceptif au changement de discours et peut-être plus encore de tonalité dans la campagne. La stratégie très agressive qui avait bien fonctionné pour Bush par le passé, mise en place par Steve Schmidt à son arrivée comme directeur de campagne, a ainsi montré ses limites au cours de cette élection, notamment parce qu’elle n’a pas pris en compte le rétrécissement de la base, ainsi que sa radicalisation.

L’image du parti souffre certes en grande partie à cause du bilan et de l’image de la présidence Bush et du contexte actuel d’incertitudes, mais cela ne suffit pas à rendre compte du net recul du GOP, tel que le montre la carte électorale. Ainsi, le dernier Représentant républicain de la Nouvelle-Angleterre a été battu, et le parti de l’âne est parvenu à infiltrer en partie le Sud et l’Ouest du pays, jusqu’alors bastions infaillibles du parti républicain – les Démocrates détiennent désormais la totalité des sièges du Nouveau-Mexique, dont certains n’avaient jamais été occupés par un Démocrate depuis leur création ! Que les cartes électorales de la campagne présidentielle et des élections sénatoriales présentent de si grandes ressemblances confirme que ces résultats ne sont pas seulement dus à des enjeux locaux, ou le fait d’un engouement passager pour un candidat hors normes. Ainsi, les Démocrates dominent désormais la Virginie, Etat traditionnellement conservateur, ont remporté la Caroline du Nord. Barack Obama a gagné l’Indiana, ainsi que les deux « swing states » par excellence, l’Ohio et la Floride. En Caroline du Nord, la sénatrice républicaine Elizabeth Dole a été largement battue après avoir tenté de présenter sa rivale, la démocrate Kay Hagan, comme une athée : une campagne jusqu’alors serrée a basculé en faveur de Hagan, marquant avec éclat l’échec d’une tactique habituellement efficace pour les Républicains, à savoir dépeindre l’autre comme différent et donc peu digne de confiance (voir John Kerry en 2004, ou même Al Gore en 2000, et les tentatives face à Obama cette année).

La perte d’influence du parti sera peut-être d’autant plus durable que Barack Obama a réussi à séduire un électorat jeune dont les rangs grossiront nécessairement d’ici quatre ans et même deux ans à l'occasion des élection de mi-mandat, et qu’il a pris une avance considérable dans l’utilisation de moyens technologiques modernes et innovants pour communiquer et récolter des fonds. Il est évident que ses prouesses dans ce domaine lui ont permis de financer des opérations et des spots publicitaires dans des Etats habituellement inaccessibles aux Démocrates, comme la Géorgie et même l’Arizona, mobilisant de façon disproportionnée l’électorat démocrate, et notamment la communauté afro-américaine, qui ont constitué un apport supplémentaire aux candidats à la Chambre des représentants ou au Sénat.

Néanmoins, il ne faut pas négliger le rôle capital joué en amont par Howard Dean, l’ancien gouverneur du Vermont qui préside actuellement le Democratic National Committee. Profitant de l’avantage financier qu’il détenait face au parti républicain, habitué à dominer dans ce domaine, il a mis sur pied avant même le début des Primaires une stratégie comprenant les cinquante Etats, finançant l’établissement de réseaux locaux appelés à se consolider pour préparer le terrain et concurrencer le parti adverse dans la mobilisation des électeurs, art dans lequel le GOP était jusqu’alors considéré maître. Cette tactique fut alors décriée par de nombreux stratèges démocrates, y compris des hommes comme James Carville, directeur de campagne de Bill Clinton en 1992, qui considéraient qu’il valait mieux se concentrer sur des Etats à la portée du parti, et ne pas chercher à redessiner la carte électorale, d’autant plus que cela a conduit le Democratic National Committee à « dilapider » presque tous ses fonds avant même le début de la campagne. C’est pourtant l’organisation de ces réseaux qui a servi de point d’appui pour l’équipe de Barack Obama et permis d’en amplifier la portée, en rendant la population plus réceptive à son discours.

Dans le même temps, et afin de nuancer l’ampleur de la vague libérale, les résultats de différents référendums tenus le jour de l’élection montrent que le mouvement conservateur demeure vigoureux, mais difficile à appréhender : dans plusieurs Etats, dont la Californie et la Floride, les habitants ont manifesté leur opposition au mariage homosexuel, mais dans d’autres, comme au Colorado ou au Michigan, ont rejeté des initiatives visant à restreindre le droit à l’avortement. La vague démocrate ne résulte dès lors pas seulement d’une victoire tactique, mais aussi d’une véritable crise au sein du parti républicain, devenue patente 4 novembre au soir mais qui se préparait depuis plusieurs mois, voire plusieurs années : le retour en force des néoconservateurs au cours du premier mandat de George W. Bush a laissé des séquelles sur les membres du parti y compris au sein du leadership, qui a vu le vice-président empiéter allègrement sur le pouvoir législatif et des conseillers du président mettre au ban ceux qui osaient critiquer l’administration. Pour la première fois depuis 1952, ni le président ni le vice-président sortant n’était candidat à la présidence, ce qui a contraint les membres du parti républicain à faire campagne contre un dirigeant issu de leur propre parti, et qu’ils avaient souvent d’abord soutenu sans réserve : cette situation a rendu la GOP particulièrement vulnérable à des relations conflictuelles entre différents avatars du républicanisme, tous cherchant à prendre l’ascendant sur les autres pour imprimer au parti ses orientations futures. Dans le même temps, les dégâts sévères subis le 4 novembre (perte nette de vingt sièges à la Chambre, de six au Sénat avec respectivement 4 et 3 sièges aux résultats trop serrés) ont modifié la hiérarchie interne du parti, la libération de certains postes-clé provoquant un appel d’air et suscitant les convoitises au mépris de l’unité, même s’il faut se garder de toute vision excessivement pessimiste.

Les incertitudes sur le conservatisme moderne, et le problème de leadership

Pour de nombreux élus républicains, le souvenir du plan de sauvetage constitue une plaie ouverte, un épisode dans lequel ils ont le sentiment d’avoir été forcés par un leadership trop modéré (notamment le chef de la minorité à la Chambre, John Boehner, de l’Ohio) à renier leurs convictions et leur idéologie profonde, le reaganisme, qui demeure la référence absolue pour tout conservateur – d’autant plus que des démocrates, cherchant à capitaliser sur cette frustration et cette contradiction interne, ont parfois diffusé des spots publicitaires reprochant à certains élus d’avoir soutenu le plan de sauvetage!

Après l’augmentation massive des dépenses fédérales dans le domaine de la défense orchestrée par l’administration Bush, ce plan de sauvetage a confirmé le retour de l’interventionnisme étatique sur la scène politique intérieure, une notion que nombre de républicains tenaient pour révolue. Comme après toute défaite, il semble exister au sein du parti républicain une tendance désirant trouver un coupable expiatoire, qui puisse servir de bouc émissaire aux yeux du public mais aussi sur qui déverser la tension accumulée par les élus. Ainsi, à la Chambre des représentants, une cible potentielle, le Minority Whip (deuxième dans la hiérarchie derrière le chef de la Minorité), a démissionné de son poste qui sera très probablement repris par son numéro deux, Eric Cantor (un potentiel rival pour le poste de Boehner en 2010), et une autre, Adam Putnam, a libéré son poste à la tête de la Conférence Républicaine (troisième dans la hiérarchie). Cela conduit actuellement à une lutte d’influence, puisque le favori à la succession de ce dernier est un autre rival potentiel de Boehner, qui pourrait être tenté d’y placer un de ses partisans par précaution. De belles joutes internes en perspective !

Au Sénat également, les dirigeants républicains sont sortis affaiblis de l’élection, comme Mitch McConnell, le sénateur du Kentucky et chef de la minorité au Sénat, qui n’a été réélu que de justesse et doit gérer un parti divisé, qui craint de voir le bloc démocrate approcher des soixante sièges – une perspective qui peut rendre certains plus réceptifs à un discours radicalisé, en vue des élections mi-mandat dans deux ans. Ce nombre revêt de fait une grande importance au vu des règles techniques de fonctionnement du Sénat, qui permettent de mettre fin aux débats sur un projet de loi à condition que soixante sénateurs au moins soutiennent cette motion ; or, l’arme principale de la minorité au Sénat réside justement dans ces débats, moins par espoir de convaincre des collègues de changer d’avis que parce que cela peut être l’occasion de retarder le vote, par des procédés appelés « filibuster » : tout sénateur a le droit de la prendre la parole au cours d’un débat, pour parler du sujet de son choix et ne peut être interrompu. Or, et dès à présent, même si les Démocrates ne sont pas parvenus à obtenir 60 sièges, ils peuvent courtiser des sénateurs modérés, comme Arlen Specter (Pennsylvanie) ou Susan Collins (Maine). McConnell devra donc les maintenir solidement arrimés aux positions du parti, tout en se montrant réceptif aux attentes des sénateurs plus conservateurs, sceptiques quant à son engagement pour des causes sociales ou idéologiques (comme sur le stimulus économique ou l’immigration l’an dernier). Des sénateurs conservateurs ont d’ores et déjà commencé à le critiquer ouvertement, pour son refus d’exclure Ted Stevens du Sénat après que le sénateur de l’Alaska a été reconnu coupable sur sept chefs d’accusation, pour avoir accepté sans les déclarer des dons d’une valeur de 250 000 dollars.

La direction du Republican National Committee suscite également des convoitises, bien que l’actuel dirigeant soit candidat à sa propre succession. Les dirigeants du parti républicain dans plusieurs Etats ont fait part de leur mécontentement face à la campagne de McCain, accusée d’agir de façon unilatérale et solitaire, sans les consulter, et voudront certainement être entendus lors des discussions sur l’avenir du parti et la direction du RNC, voire en prendre la tête pour certains.

Mais plus fondamentalement, les Républicains s’interrogent sur l’identité du parti, mise à mal par les défaites, par l’abandon partiel du small government qui permettait jusqu’alors de masquer les tensions entre centristes modérés , faucons, conservateurs populistes, conservateurs sociaux et par l’inversion des rapports de force habituels en matière de ressources financières et de mobilisation des électeurs. La candidature de Barack Obama, comme celle de Reagan, a été portée par un « grass-roots movement », par un mouvement populaire « par le bas » qui fait cruellement défaut aux Républicains aujourd’hui. Leur absence de leader désigné, stigmatisée par des commentateurs influents comme Rush Limbaugh, qui a déclaré « il n’y a aucun leadership élu ou politique au sein du parti Républicain ou à Washington autour duquel le peuple puisse se rallier », est mise en relief par le contraste avec la situation des Démocrates. Ce débat sur l’avenir du parti a commencé avant même la fin de la campagne, avec l’irruption de Sarah Palin et les nombreuses polémiques à son sujet, qui a conduit à l’organisation de sessions de réflexion privées autour de différents cadres du parti. Palin n’a pas cherché à cacher son intention de rester sur la scène nationale, sans explicitement évoquer 2012 (quand les révélations de cette élection seraient devenues de l’histoire ancienne, qu’elle aurait préparé avec soin son profil, et se serait ralliée de nombreux élus républicains ne serait-ce que grâce à son efficacité pour récolter des fonds), mais elle est loin d’emporter l’adhésion de l’ensemble du parti. Surtout, il reste à déterminer comment elle pourrait parvenir à rester présente si elle allait au terme de son mandat de gouverneur de l’Alaska – mais ses autres options ne sont pas évidentes. D’autres gouverneurs, pour rester dans cette catégorie (aucun Sénateur ou Représentant ne semble actuellement avoir la carrure d’un candidat à la présidence) doivent aussi être mentionnés : Tim Pawlenty du Minnesota, évoqué pour figurer sur le ticket avec McCain et dont le conservatisme populiste plaît à certains ; en Caroline du Sud, Mark Sanford a mis en avant son conservatisme fiscal ; tandis que Bobby Jindal permettrait évidemment au parti de réformer son image. Le jeune gouverneur (37 ans) de la Louisiane originaire d’Inde, modéré et très bon orateur, peut faire office de « Barack Obama républicain », avec une expérience dans l’Exécutif en plus. La discussion qui s’engage déjà sur 2012 rejoint directement les batailles autour de l’avenir du parti, avec des candidats potentiels représentatifs de différentes tendances.

Côté Démocrate, une opportunité de faire l’histoire plus qu’une victoire historique

Barack Obama en a conscience, le 4 novembre 2008 n’est pas tant un accomplissement pour le parti de l’âne qu’une opportunité, une chance peut-être unique de redéfinir le débat politique aux Etats-Unis pour quinze à vingt ans, comme l’avaient fait Ronald Reagan ou Franklin D. Roosevelt. Mais si le parti démocrate ne parvient pas à la saisir, il risque fort d’être durablement décrédibilisé et plus affaibli encore que le parti républicain. Il ne s’agit pas simplement de gouverner, mais de proposer une vision alternative viable au reaganisme qui ne soit pas un nouveau New Deal, et encore moins un retour à l’ancien : présenter et légitimer un rôle novateur mais raisonnable de l’Etat dans la politique économique et sociale du pays, définir une vision nouvelle susceptible de rester durablement. A cet égard, l’indépendance d’Obama par rapport aux groupes d’intérêt (dont il n’a accepté aucune contribution, et a banni de son administration toute personne ayant travaillé pour un lobby au cours des deux dernières années) lui permet de discuter avec eux sur un pied d’égalité, sans être leur obligé d’entrée de jeu ; ses prouesses financières sont un argument de poids pour rivaliser avec les lobbies auprès des élus à la Chambre des représentants ou au Sénat, dont certains lui sont redevables pour leur victoire. Cela ne signifie pas qu’il peut ou qu’il va ignorer les lobbies, mais qu’il dispose d’une marge de manœuvre plus importante qu’à l’accoutumée.

Les résultats des élections virent Barack Obama arriver à la Maison Blanche avec un soutien national plus fort que n’importe quel président démocrate depuis Lyndon Johnson : contrairement à Bill Clinton en 1992, Obama a remporté plus de 50% du vote populaire, ce qui confère à son mandat une légitimité renforcée et plus difficile à contester pour le parti républicain, qui se verrait exposé à des accusations d’ignorer la volonté de la population exprimée clairement. Il n’est pas sûr par ailleurs que tous les Républicains aient nécessairement envie de s’opposer à Obama. Ainsi, la présence parmi ses conseillers économiques de Paul Volcker (président de la Réserve fédérale sous Reagan) plaît énormément aux « conservateurs fiscaux », pour qui la présidence Bush a constitué huit années de torture, avec l’expansion massive des dépenses fédérales. Mais l’opposition pourrait venir de l’intérieur de son propre parti, des « Blue Dogs », les Démocrates généralement issus du Midwest soucieux d’équilibrer le budget et qui représentent aujourd’hui entre cinquante et soixante sièges à la Chambre des Représentants, exaspérés par les discours très libéraux que tiennent certains de leurs collègues désireux de mettre en œuvre d’ambitieuses réformes en matière sociale très rapidement. Contrairement à Bill Clinton et à Jimmy Carter, des gouverneurs n’ayant guère fréquenté les centres de pouvoir du parti (ce qui explique en partie les relations tendues entre la Maison-Blanche et le Congrès démocrate en 1976 et 1992), Obama bénéficie de bonnes relations de travail avec le leadership démocrate. Lors de la crise autour des négociations sur le bailout, il s’est abstenu de toute ingérence, laissant le devant de la scène à Nancy Pelosi, Harry Reid, Barney Frank et Chris Dodd (présidents des commissions concernées à la Chambre des représentants et au Sénat respectivement), tout en restant en relation avec eux. Il dispose donc d’une liberté d’action politique considérable. Néanmoins, il ne peut se permettre d’appliquer une politique libérale à marche forcée, au risque de voir ses soutiens se disperser. Ce fut l’erreur de Clinton, qui contribua à la « vague conservatrice » de 1994 après avoir cherché à appliquer un programme très libéral à peine arrivé à la Maison-Blanche en janvier 1993. Ainsi, il ne faut pas oublier que les Démocrates sont partis grands favoris dans cette élection, et donc ne pas surestimer les résultats (sans chercher à en minimiser la portée) : ces élections traduisent peut-être autant le rejet de Bush que la popularité d’Obama.

Par ailleurs, la mise au point d’un plan d’action pour gérer la crise économique prenant le pas sur toute réforme, opérer une « révolution » sera difficile dans le contexte actuel, caractérisé par un ensemble de crises et de problèmes urgents. A cette instabilité s’ajoute le poids du déficit fédéral qui réduit considérablement la marge de manœuvre pour toute réforme du système, et dont l’aggravation pourrait être extrêmement préjudiciable à Obama lors des élections de 2012, d’autant plus que le chiffre symbolique des mille milliards sera très probablement atteint dès sa première année. Par ailleurs, il ne faut pas exclure la possibilité de voir éclater une crise internationale inattendue dans les six mois suivant la prise de fonctions d’Obama qui viserait à le « tester », comme l’a suggéré Joe Biden en se référant au précédent de Kennedy confronté à une grave crise dès octobre 1962… Enfin, les Américains continuent de préférer que le gouvernement s’occupe de créer des emplois plutôt que de redistribuer la richesse dans des proportions dépassant les 80%, alors que le programme d’Obama préconise pour l’Etat fédéral un rôle important dans ce domaine – le phénomène médiatique de « Joe le plombier » résulte pour l’essentiel de ce qu’Obama ait prononcé le mot « redistribution ». En d’autres termes, la marge de manœuvre effective du 44e président parait beaucoup plus étroite que sa liberté d’action sur le plan politique 8. Cependant, lors du discours qu’il a prononcé le 4 novembre 2008 au soir, Barack Obama a renoué avec une attitude adoptée par certains des présidents les plus mémorables des Etats-Unis, qui signifierait qu’il compte non seulement faire face aux défis difficiles qui l’attendent mais imprimer aussi une marque durable à la politique américaine. Il a ainsi rejoint les propos d’Abraham Lincoln, qui avait déclaré « a house divided against itself cannot stand » en 1858 (lorsqu’il a été désigné candidat du parti républicain pour le Sénat), et eu des accents rappelant ceux de JFK, appelant les Américains à servir leur nation et s’investir personnellement pour elle au lieu d’en attendre des avantages individuels. On pense enfin aux propos de Bill Clinton, dans la conclusion de son autobiographie, My Life, dans laquelle il s’interroge sur ce que la politique s’insère ou non dans « le flux de l’histoire ».

Outre une tonalité d’action collective et de participation citoyenne, dimension inclusive qui prolonge sa thématique de l’espoir sur un ton plus grave, plus présidentiel diraient certains, Barack Obama semble avoir retenu les enseignements pratiques des débuts chaotiques de l’administration Clinton, et prépare avec soin sa transition 9, confiée notamment à John Podesta, Chief of Staff de Clinton de 1998 à 2001. Son premier acte officiel en tant que President-Elect tend à confirmer sa conscience des enjeux et des défis, de l’importance de maintenir des relations de confiance avec Congrès tout en résistant, avec le leadership, à toute orientation excessivement partisane ainsi qu’à toute velléité vindicative de la part de certains Démocrates (par exemple, à l’encontre de Joe Lieberman), avec la désignation très rapide de Rahm Emanuel pour être son Chief of Staff 10. Ce dernier, âgé de seulement 49 ans (soit deux de plus qu’Obama) mais déjà réputé pour son efficacité redoutable, apporte une expérience considérable à la fois au sein de l’Exécutif (il fut conseiller de Bill Clinton à la Maison-Blanche dès 1992, et il joua un rôle important dans les négociations de l’accord de libre-échange nord-américain) et du législatif (il fut l’artisan de la campagne électorale démocrate en 2006, adoptant une stratégie « pas de quartier » malgré son tempérament centriste – ce qui lui valut d’être surnommé « Rahmbo » par les Républicains –, avant de présider le groupe démocrate à la Chambre et de servir à ce titre de bras droit et conseiller de Nancy Pelosi). D’une loyauté à toute épreuve envers Obama, élu comme lui de l’Illinois (les deux sont par ailleurs des clients du stratège David Axelrod), il est devenu un conseiller intime du nouveau président au cours de la campagne. Sa réputation de fermeté fait de lui un « méchant flic » idéal et permet à Obama de conserver son image de « flic gentil » nécessaire pour réaliser les réformes qu’il a promises de façon pragmatique. Avec Emanuel, vétéran de la Chambre, et Biden, qui fut sénateur pendant 36 ans, Obama dispose de deux intermédiaires de poids et très expérimentés pour assurer la liaison avec les comités importants, une dimension qui manquait en 1976 et 1992 ; mais Obama jouit en outre de relations personnelles avec des personnalités fortes de différentes tendances, que ce soit l’icône libérale Ted Kennedy ou le démocrate très conservateur Tom Coburn. La suite de la transition, et notamment les désignations des « Big 4 » (les secrétaires à la Défense, au Trésor, le secrétaire d’Etat et l’Attorney General) seront autant d’indicateurs précieux sur les orientations de la future administration Obama ; en attendant, celui-ci doit adopter une démarche ferme pour rassurer le pays tout en veillant avec soin à ne pas empiéter sur les prérogatives de George W. Bush, qui demeure le président des Etats-Unis jusqu’au 20 janvier 2009 – définir une voie indépendante tout en respectant la primauté actuelle de Bush mais en évitant de s’associer aux actions de ce dernier : la période de transition s’annonce délicate à gérer.

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Article reproduit dans le cadre du partenariat entre l'IRIS et Ilovepolitics.info - Tous droits réservés



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