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A la recherche d’un(e) Vice Président(e)

Raphaël Lefèvre le 17 Juillet 2008 à 07:00

Par Raphaël Lefèvre, assistant de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Cette année encore, le choix du candidat Vice Président lors des élections de novembre sera un choix décisif. Plus qu’un simple jeu lié à la carte électorale d’Etats pouvant basculer dans un camp ou dans l’autre (Etats appelés «swing states»), ce choix devra permettre à McCain et Obama de renforcer leurs candidatures en effaçant leurs faiblesses respectives.



A la recherche d’un(e) Vice Président(e)
Tandis que les Républicains ont nominé celui qui serait le Président des Etats-Unis le plus âgé (72 ans) de l’histoire s’il était élu, les Démocrates ont choisi au terme de primaires douloureuses le candidat le plus jeune et le plus inexpérimenté (3 ans au Sénat américain) depuis 1776 ! De plus, comme on l’a vu lors des primaires républicaines et démocrates, les deux nominés présentent des candidatures atypiques et sont loin de faire l’unanimité au sein même de leurs formations politiques. Le choix, dans les prochaines semaines, d’un «running mate» sachant contrebalancer les faiblesses respectives de John McCain et de Barack Obama deviendra dès lors un choix majeur pouvant potentiellement influencer le résultat des élections de novembre prochain.

Il existe un réel paradoxe entre la vision qu’avaient les Pères Fondateurs du poste de Vice Président des Etats-Unis (la Constitution américaine décrit la fonction en à peine une ligne) et l’importance croissante qu’a pris cette position au fil des années. Le choix du « running mate » du candidat aux élections présidentielles est même devenu un choix majeur ayant un impact politique parfois décisif sur le résultat des élections, comme ce fut le cas lors des présidentielles de 1960 lorsque la décision de prendre LB Johnson, alors Gouverneur démocrate du Texas, comme Vice Président marqua un tournant dans la campagne. En effet, convaincus par la présence de leur Gouverneur Johnson sur le ticket démocrate, les texans rallièrent en masse la candidature Kennedy, ce qui permit au jeune et charismatique démocrate de remporter la course à la Maison Blanche face au républicain Nixon.

Faire basculer un important « swing state »

L’exemple de 1960 est en ce sens révélateur. Au printemps de cette année, une fois les primaires démocrates achevées le candidat démocrate John F. Kennedy comprit qu’il ne pourrait remporter la course à la Maison Blanche que s’il parvenait à conquérir l’électorat conservateur du Texas. Il prit alors la décision de nommer au poste de candidat à la Vice Présidence le gouverneur démocrate du Texas, Lyndon B. Johnson. On connaît la suite : les électeurs texans firent basculer l’élection présidentielle en faveur de JFK. C’est tout l’enjeu de la composition de la carte électorale : faire basculer un ou plusieurs « swing states », ces Etats qui peuvent se diriger vers l’un ou l’autre camp. Barack Obama, on l’a vu lors des primaires démocrates, a eu du mal à convaincre les couches populaires et socialement conservatrices des Etats du MidWest. Cet électorat traditionnellement démocrate s’est trouvé lors des primaires du printemps dernier assez réticent à « l’élitisme » représenté par Obama, lui préférant une Hillary Clinton qui semblait plus en phase avec leurs préoccupations. En sélectionnant pour la Vice Présidence le populaire Gouverneur de « l’Etat col bleu » de Pennsylvanie Ed Rendell, Barack Obama enverrait un signal fort aux classes populaires de la région du MidWest qui seraient alors plus enclines à soutenir sa candidature. Le choix de Evan Bayh, proche de Hillary Clinton, pourrait également s’avérer tout aussi bénéfique afin de conquérir l’électorat populaire du MidWest. Ancien gouverneur de l’Indiana (important « swing state ») désormais Sénateur, Evan Bayh dispose, en plus d’une attache géographique importante et d’une expérience non négligeable de l’exécutif, d’une réelle expertise dans le domaine de l’économie et de la sécurité nationale.

John McCain, de son côté, doit manœuvrer afin d’éviter que la Floride, qui avait joué un rôle crucial dans l’élection de Bush en 2000, ne retombe en novembre dans les mains des démocrates. Pour ce faire, le candidat républicain pourrait proposer le poste de Vice Président au Gouverneur de Floride, Charlie Christ, qui a par ailleurs les capacités de faire basculer l’électorat hispanique dans le camp républicain. A moins que McCain ne choisisse le Gouverneur de Louisianne, Bobby Jindal, un jeune et brillant orateur d’origine indienne devenu le symbole de la diversité et du renouveau au Parti Républicain, qui pourrait également permettre de rallier son Etat à la candidature de McCain.

Rallier l’électorat traditionnel de son parti …

Les primaires démocrates et républicaines achevées, John McCain et Barack Obama cherchent désormais à unifier leurs camps afin d’obtenir le maximum de soutien pour leurs candidatures. Alors que le parti démocrate progresse sur la voie de l’unité après les douloureuses confrontations du printemps dernier qui avaient pendant de longs mois opposé les partisans de Hillary Clinton aux supporters de Barack Obama, l’électorat républicain reste lui toujours divisé sur la candidature de McCain, le Sénateur de l’Arizona étant jugé pas assez conservateur sur plusieurs problématiques politiques par la frange conservatrice et évangéliste du GOP (Grand Old Party ou parti républicain). Ces derniers lui reprochent notamment d’avoir tenu des positions jugées trop « à gauche » sur des questions majeures comme la torture ou l’immigration. Ainsi, il se pourrait que John McCain sélectionne un candidat Vice Président qui, par son idéologie, puisse rassurer l’électorat traditionnel de son parti. On a notamment conseillé au Sénateur de l’Arizona de choisir un partisan de la ligne dure tel que le Gouverneur du Minnesota Tim Pawlenty, le Gouverneur de la Caroline du Sud Tom Sanford ou encore l’ancien candidat aux primaires républicaines, chouchou des évangélistes, le Gouverneur de l’Arkansas Mike Huckabee.

Coté démocrate, on se pose toujours la question de l’éventualité d’un « dream ticket » faisant de Hillary Clinton la candidate Vice Présidente de Barack Obama. Il semblerait cependant que les deux démocrates soient parvenus à un autre accord : en échange des importants efforts de Hillary Clinton visant à convaincre ses anciens supporters de voter Obama lors des présidentielles à venir, le jeune Sénateur de l’Illinois pourrait éponger les 23 millions de dollars de dettes contractées lors des primaires démocrates par cette dernière. De même, en intégrant au sein de son équipe de campagne des anciens conseillers de Hillary Clinton comme Madeleine Albright, Barack Obama tente de montrer la voie de l’unité du parti. L’unification du camp démocrate se poursuivra probablement aussi après les présidentielles, avec en cas de victoire du camp démocrate la participation de hauts responsables du parti au sein d’une administration Obama. On parle notamment de John Edwards, tenant de l’aile gauche du parti, qui pourrait devenir Attorney General (Ministre de la Justice), pendant que Hillary Clinton prendrait le poste de Secrétaire à la Santé afin de mettre en œuvre les réformes qu’elle a si souvent mises en avant lors des primaires du printemps dernier.

…ou tenter de séduire l’électorat centriste en « faisant l’ouverture »

Mais pour Linda Feldmann, analyste politique au Christian Science Monitor, « la bataille des présidentielles américaines se jouera probablement au centre ». En effet, avec la remise de la palme du « sénateur le plus libéral » (au sens anglo-saxon du terme, c’est à dire le plus à gauche) de l’année 2007 à Barack Obama, le candidat démocrate devra montrer aux électeurs américains qu’il est sincère quand il affiche sa volonté de mener une politique post-partisane en cas de victoire aux présidentielles de novembre prochain. Afin de démontrer cette ambition et d’attirer l’électorat centriste, Barack Obama devrait choisir un Vice Président modéré, comme l’avait fait Bill Clinton en 1992 en sélectionnant Al Gore. Le Sénateur démocrate de l’Illinois pourrait ainsi proposer à l’ancienne magistrate devenue Gouverneur de l’Arizona, Janet Napolitano (réputée de centre-droit, connue pour sa fermeté sur les problématiques d’immigration et de criminalité) ou à la Gouverneur du Kansas Kathleen Sebelius (élue en 2002 puis réélue magistralement en 2006 à la tête d’un Etat traditionnellement républicain, elle y a mené avec succès une politique de rigueur budgétaire) d’être son « running mate ». Il se murmure également dans l’entourage de Barack Obama que le républicain Chuck Hagel, Sénateur du Nebraska expert de politique étrangère et un fervent opposant à la guerre en Irak et aux politiques menées par G.W.Bush en général, serait sur la liste des potentiels candidats pour être Vice Président du candidat démocrate. Le Sénateur républicain du Nebraska, qui ne tarit pas d’éloges sur les compétences de Barack Obama, a d’ailleurs clairement laissé entendre qu’il accepterait une telle offre. Un ticket Obama–Hagel serait par ailleurs un formidable coup politique pour la campagne du candidat démocrate, un symbole du slogan « change the politics » prôné si souvent par Barack Obama, qui ferait alors « l’ouverture » à l’américaine.

John McCain pourrait lui aussi décider de jouer au centre afin de se démarquer des républicains conservateurs qui ont favorisé l’élection d’un G .W.Bush devenu durablement impopulaire. Il pourrait notamment demander à son ami et conseiller le Sénateur du Connecticut Joe Lieberman, ancien démocrate passé dans le camp des Indépendants (centristes), d’être son « running mate » afin d’attirer l’électorat centriste de la Côte Est. Cet électorat, qui jouera le rôle d’arbitre des présidentielles de novembre prochain, favorise d’ailleurs pour le moment la candidature de McCain (41 %) à celle d’Obama (34 %).

Un moyen de contrebalancer les faiblesses du candidat

Le choix d’un candidat Vice Président possédant des compétences que le candidat à la Maison Blanche ne possède pas nécessairement a toujours été un moyen de contrebalancer les faiblesses de ce dernier et, ainsi, de rassurer l’électorat. Au cours de la campagne de 1981 par exemple, l’une des principales faiblesses du candidat Reagan qui s’opposait au Président sortant Jimmy Carter était son manque d’expérience internationale et la faiblesse de ses connaissances en matière de sécurité nationale. Il décida donc de sélectionner au poste de candidat à la Vice Présidence le républicain Georges H. W. Bush qui n’était autre que l’ancien ambassadeur de R. Nixon auprès de l’ONU et l’ex-directeur de la CIA. Parvenant ainsi à rassurer l’électorat américain sur les compétences de son équipe en matière de sécurité nationale et de défense, R. Reagan fut élu Président des Etats Unis quelques mois plus tard. C’est d’ailleurs la même logique qui conduisit Georges W. Bush le fils, à sélectionner Dick Cheney, expert des questions de sécurité nationale, comme « running mate » pour les présidentielles de 2000.

En l’an 2008, avec les forces armées américaines engagées sur deux fronts (Irak, Afghanistan), la menace d’un Iran nucléaire et une mentalité américaine désormais façonnée par le traumatisme des attentats du 11 septembre, le choix d’un « running mate » disposant d’une expérience incontestable des questions de sécurité nationale sera probablement décisif pour la suite de sa campagne présidentielle. Les proches d’Obama auraient bien vu le charismatique vétéran du Vietnam, le Sénateur de Virginie Jim Webb devenir son candidat Vice Président mais celui ci aurait refusé. De même, la controverse entourant les récents propos du Général Wesley Clark concernant le service militaire de John McCain l’aurait disqualifié de la liste des potentiels candidats démocrates à la Vice Présidence. Le Sénateur démocrate Joe Biden semblerait lui en bonne place pour être sélectionné à ce poste, son expérience en matière de politique étrangère faisant de lui un candidat crédible, mais il pourrait plutôt se voir proposé le Secrétariat d’Etat. On parle aussi de l’atypique Sam Nunn comme potentiel « running mate » d’Obama. L’ancien Sénateur démocrate de Géorgie, 65 ans, a œuvré pendant les 12 dernières années à limiter la prolifération nucléaire dans le monde par le biais du Nuclear Threat Institute dont il est le directeur. Plusieurs analystes politiques estiment que son conservatisme social et que sa maîtrise des dossiers liés au nucléaire militaire pourraient faire de lui un excellent candidat à la Vice Présidence aux côtés de Barack Obama.

Si le manque d’expérience dans le domaine du militaire et de la sécurité nationale est la principale faiblesse (une de taille) du candidat démocrate, le candidat républicain voit quant à lui ses compétences en matière de gestion de l’économie remises en cause. John McCain l’a d’ailleurs lui même avoué : l’économie n’est pas son point fort. Alors que selon un récent sondage, les américains font désormais plus confiance au candidat démocrate (54%) qu’au républicain (29%) dans le domaine économique (poids du fardeau des années Bush, conjoncture économique défavorable), John McCain devra impérativement convaincre l’électorat américain que son manque d’expertise dans le domaine économique pourra être compensé par le choix d’un candidat Vice Président ayant montré ses capacités en la matière. Un nom fréquemment cité est celui de Carly Fiorina, ancienne PDG de Hewlett Packard et membre active de la campagne de McCain, sa candidature à la Vice Présidence pouvant aussi attirer une partie de l’électorat féminin dans le camp républicain pour les présidentielles de novembre prochain. Elle est cependant fortement concurrencée dans le domaine économique par Mitt Romney, l’ancien candidat aux primaires républicaines du printemps dernier qui, en plus d’avoir démontré qu’il maîtrisait les problématiques économiques (il a sauvé les JO d’hiver de Salt Lake City de 2000 de la faillite puis a redressé la situation financière catastrophique de l’Etat du Massachusetts), a l’avantage de disposer de l’expérience de l’exécutif (comme Gouverneur du Massachusetts entre 2002 et 2007) et de pouvoir faire basculer le Michigan (un « swing state » et Etat dont il est originaire et qu’il a largement remporté lors des primaires républicaines de l’hiver dernier) dans le camp républicain. Son dynamisme, ses talents d’orateur, sa réactivité et véhémence lors des débats pourraient également constituer un avantage certain pour John McCain lors de la campagne présidentielle.

Choisir le bon « running mate »

Le choix du candidat Vice Président a toujours été important dans les campagnes présidentielles américaines, et a parfois eu un impact politique majeur. A la veille de la Convention Nationale du Parti Républicain d’août 1988, soit trois mois avant les élections présidentielles américaines de 1988, le candidat républicain à la Maison Blanche G.H.W. Bush était mené de 15 points dans les sondages par le candidat démocrate Michael Dukakis. Lors de la Convention républicaine, G.H.W. Bush rendit public le choix de son « running mate » : il s’agissait du charismatique Dan Quayle. Avec un électorat américain complètement sous le charme de l’annonce du duo Bush–Quayle, le candidat républicain rattrapa en quelques semaines les 15 points qui le séparaient de son rival démocrate dans les sondages et put même creuser une légère avance qui lui permit de remporter les présidentielles américaines de 1988. On voit donc bien à quel point le choix du candidat Vice Président peut parfois bouleverser la donne politique outre-Atlantique.

Pour le moment, plus de 16 % des électeurs américains n’ont pas une préférence pour l’un ou l’autre candidat à la présidentielle de novembre prochain. Le choix, dans les prochaines semaines, d’un candidat à la Vice Présidence amenant de l’expérience, du dynamisme, une attache géographique ou simplement une crédibilité au « ticket présidentiel » sera donc crucial pour convaincre ces électeurs indécis (surnommés les « swing voters ») qui viendront départager deux candidats qui sont pour le moment au coude à coude dans les sondages.

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1.Posté par ilovextc le 18/07/2008 05:54
Pardonnez-moi d'être un peu fussy mais la campagne de Reagan que vous mentionnez est celle de 1980 (élections de novembre 1980) et non de 1981 (même si la prise de fonction a lieu le 20 janvier suivant comme à l'habitude). Ceci mis à part je trouve cet article assez exhaustif sur la question et je me permettrai de faire le pronostic suivant : Huckabee et Napolitano. En effet ces 2 là me paraissent les plus aptes à contrebalancer les faiblesses réelles ou supposées de 2 candidats.

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